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La presse au comble des tensions

Samar Al-Gamal, Mardi, 10 mai 2016

La tension est vive entre le ministère de l'Intérieur et le syndicat des Journalistes, après l'irruption par les forces de l'ordre au siège de ce dernier et l'appel à limoger le ministre. Des médiations sont en cours.

La presse au comble des tensions
(Photo : Reuters)

A moins de 100 mètres des locaux du syndicat, la police avait déjà dressé ses barrages avec les forces antiémeute derrière, ouvrant une petite brèche sur le côté droit devant les journalistes qui montraient leurs cartes syndicales. Mais l’accès des journalistes à leurs locaux n’était pourtant pas facile. Une fois relégués dans ce petit coin, les journalistes se retrouvaient assaillis par des femmes et des hommes brandissant des portraits du président Abdel-Fattah Al-Sissi. Accompagnées d’un DJ, elles se mettent à insulter les journalistes : « traîtres », « agents à la solde des ennemis ». « Ce sont les hommes de main du ministère de l’Intérieur », lance ironiquement un journaliste. L’intérieur du célèbre bâtiment, situé au centre du Caire, foisonne de journalistes. Dans la grande salle de réunion, dans les couloirs, à la cafétéria et même sur les escaliers, des cris fusent : « La presse n’est pas un crime. Vive la liberté de la presse ».

Les journalistes venaient de répondre à l’appel du conseil du syndicat pour tenir une réunion extraordinaire après l’irruption des forces de sécurité dans les locaux du syndicat pour arrêter deux journalistes, travaillant pour le site d’opposition Bawabet Yanayer, Amr Badr et Mahmoud Al-Saqqa, et qui étaient en sit-in après que la police eut mené un raid à leur domicile sur fond de manifestations contre la rétrocession des deux îles de Sanafir et de Tiran à l’Arabie saoudite. Le ministère de l’Intérieur a démenti que les forces de l’ordre aient pris d’assaut le bâtiment, mais a confirmé que les deux journalistes ont été arrêtés. « Un nombre limité d’officiers, pas plus de quatre ou cinq, sont entrés et les ont arrêtés », a dit le porte-parole du ministère de l’Intérieur.

Les responsables du syndicat affirment que celui-ci « n’a jamais été envahi de la sorte par la police depuis sa fondation en 1941 ». La loi stipule en effet que les locaux du syndicat ne peuvent en aucun cas être occupés, fouillés ou fermés que sur ordre du Parquet général et en présence d’un délégué du Parquet et du président du syndicat. Pourtant, le procureur général, dans un communiqué, a défendu le ministère de l’Intérieur affirmant : « L’arrestation s’est faite en conformité avec une décision du Parquet comme le permet la Constitution pour les domiciles qui sont plus sacrés que n’importe quel autre endroit ». Il a également décidé d’interdire toute publication sur l’affaire jusqu’à la fin de l’enquête.

Les députés attaquent

les journalistes

Au parlement, les députés ont également vivement critiqué les journalistes lors d’une séance publique. La députée Olfate Qamar a ainsi estimé que « les journalistes doivent être égorgés », en faisant semblant avec sa main de passer un couteau autour du cou. Et le même jour, un groupe de quelques dizaines de journalistes qui réclament vouloir « rectifier la voie » tiennent une réunion au groupe de presse Al-Ahram pour attaquer le conseil du syndicat et « sa politisation de la crise », en présence de 5 membres du conseil qui d’ailleurs avaient assisté à la réunion de l’assemblée générale. La crise, selon un ancien chef du syndicat préférant parler sous couvert de l’anonymat, est due surtout au fait que le syndicat a adopté, sous l’emprise de la colère, des décisions « disproportionnées » et a « inséré initialement le nom du président de la République dans l’affaire ».

En effet, lors de la réunion du 4 mai, le syndicat avait réclamé le limogeage du ministre de l’intérieur et demandé aux journaux de ne publier que le négatif de sa photo. Le syndicat a aussi réclamé des excuses au président de la République, alors qu’il avait exigé des excuses au gouvernement dans la version initiale du communiqué. « Tout ce que le syndicat a dit est réel et touche à la dignité de tout journaliste », affirme, pour sa part, Khaled Al-Balchy, membre du syndicat. L’ancien chef du syndicat critique la façon dont la crise a été gérée et affirme que lui-même menait une médiation entre le syndicat et le gouvernement et qu’il négociait avec le premier ministre, Chérif Ismaïl, un communiqué dont l’actuel chef du syndicat, Yéhia Qallach, était au courant. Celui-ci confirme qu’il y a eu médiation, mais rien de concret. « Nous ne pouvons que répondre aux demandes de l’assemblée générale », dit-il. (Lire entretien page 4).

Qallach croit qu’il y a une volonté de diviser les journalistes pour masquer la crise et l’erreur du ministère de l’Intérieur. Celui-ci a envoyé, par mégarde, un email aux journalistes indiquant son plan pour gérer médiatiquement la crise. Celui-ci prévoyait entre autres le fait d’attaquer certains membres du conseil connus pour être des opposants.

Les sources proches du gouvernement affirment que l’idée maintenant est de pousser le syndicat à retirer ses demandes. Le syndicat a, en effet, allégé le ton en publiant un communiqué dans lequel il affiche son respect au président, se dit ouvert aux négociations et ajourne la réunion extraordinaire de l’assemblée générale à laquelle il avait fait appel.

La médiation actuelle est paradoxalement menée par le parlement et le chef de la commission de la culture et des médias, Ossama Heikal, qui a précisé au syndicat que l’opinion publique n’est pas en faveur des journalistes et que ces derniers doivent renoncer à leurs demandes.

Le rédacteur en chef d’un quotidien privé ayant assisté à la réunion du syndicat croit que l’objectif du gouvernement va au-delà de la crise actuelle avec le ministère de l’Intérieur. « A mon avis, le gouvernement veut entraver la nouvelle loi sur les médias élaborée par le syndicat des Journalistes et qui doit passer la semaine prochaine au parlement. Celle-ci offre des libertés sans précédent aux journalistes, surtout en matière de la libre circulation de l’information », dit-il. Et d’ajouter : « L’idée est donc d’attirer les journalistes vers une bataille secondaire, ce qui les empêchera de se mobiliser pour défendre la loi ».

L’Egypte dispose déjà d’un arsenal accablant le travail des journalistes et la liberté d’expression, mais la Constitution de 2014 exige d’alléger ses restrictions.

Le Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ) a révélé qu’en 2015, au moins 23 journalistes se trouvent derrière les barreaux en raison des informations qu’ils avaient rapportées. Le syndicat parle d’au moins 29, dont la majorité arrêtée en plein exercice de leur métier. Cette bataille entre l’Etat et les journalistes n’est pas la première, mais elle semble plus compliquée. Le conseil du syndicat, réuni lundi, a décidé de présenter une étude juridique détaillée sur tout ce qui s’est passé et de l’envoyer au procureur, au conseil d’Etat et au président. Une première étape, mais qui pourrait finir par l’appel à une assemblée générale extraordinaire que chaque partie verra en sa faveur. L’ancien chef du syndicat estime qu’elle sera l’occasion de voter une motion de censure contre le conseil actuel et de partir à des élections anticipées. Qallach se dit ouvert. « Si c’est la volonté des journalistes, j’y céderai ».

La nouvelle bataille est ajournée.

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