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Avant la cohue de l’été

Soheir Fahmi, Lundi, 18 avril 2016

Dans son dernier film Qabl Zahmet Al-Seif (avant la cohue de l’été), Mohamad Khan nous fait vivre des moments de grâce où la passion et les désirs avortés se confondent dans la plénitude d’un ciel sans nuages.

Avant la cohue de l’été
Un beau film qui nous emmène bien loin des clivages sanglants de la société actuelle

Dans un lieu merveilleusement beau où le ciel et la mer se confondent et où le sable joue de ses rayons dorés avec calme et beauté, le réalisateur Mohamad Khan a choisi de tourner son dernier film Qabl Zahmet Al-Seif (avant la cohue de l’été). Dans ce lieu qui respire la sérénité et la joie de vivre, cinq personnages qui sont les protagonistes de ce film vont nous livrer leurs états d’âme. Ils se battent pour leurs désirs, sans être satisfaits. Dans ce contraste entre le cadre qui les entoure et les passions qui les déchirent, ils se meuvent devant nous.

A part le gardien du village, Gomaa (Ahmad Daoud) qui n’appartient pas à cette classe sociale huppée, les quatre autres personnages ne souffrent pas de problèmes d’argent et devraient être à l’abri des maux du quotidien dans ce lieu privilégié, pourtant, leur mal à vivre est latent et continu. Dans la solitude, ils sont arrivés, ici, dans ce village de la Côte-Nord, en dehors des moments traditionnels où les gens s’attroupent, en été, pour fuir la chaleur du Caire à la recherche de leurs désirs inassouvis et de leurs rêves avortés. Ou peut-être fuient-ils une vie qui leur déplaît. Il n’empêche que c’est dans ce laps de temps que le réalisateur Khan nous donne à voir, à travers ce jeune gardien du village touristique aux regards furtifs qui ne cesse de les espionner, leurs états d’âme. Les regards frustrés de Gomaa, sans être méchants, sont révélateurs de ses désirs. Il surgit partout, on ne sait d’où, dans sa quête de toucher ce monde et de s’y approcher le plus possible. Il les regarde s’aimer ou se quereller et il rêve de leur monde qu’il sait pertinemment bien qu’il ne soit pas le sien.

Tous les personnages, sans exception, vivent un moratoire de quelques jours avant de reprendre leur réalité. Si le docteur Yéhia (Magued Al-Kedwani) est dans ce lieu pour fuir des problèmes de corruptions et de mauvais soins médicaux de son hôpital, il recherche néanmoins, lui aussi, des rêves et des désirs qui le remplissent et qui, dans ce lieu magique, exceptionnel et vide, ont la latitude d’émerger à la surface. Pour un espace de temps défini. Magda (Lana Mochtaq) sa femme, préoccupée à l’espionner et à rechercher une paix intérieure dans la méditation et une nourriture saine, ne semble pas réussir sa quête. Elle souffre de boulimie et du mal d’être. Comme son mari, elle sait que ce qu’elle vit dans ce lieu ne changera pas sa vie.

En fait, sont-ils en quête de changement ou ce n’est qu’un moment de répit où ils peuvent, dans un moment de grâce, vivre un moment de rêve ? Malheureusement, ils sont rattrapés par leur vie et par des choix qui les poursuivent. Comme Hala, (Hana Chiha) la belle divorcée, que tout ce petit monde convoite, mais qui recherche, elle, une relation qui la frustre avec un comédien de second rang (Hani Metnawi) qui se débat pour émerger et qui l’exploite.

Sans excès ni drames
Dans ce monde serein à la surface, nous vivons les peines des personnages sans effusion de sang et sans violence. On pourrait même dire sans drames. Tous savent que l’été va bientôt arriver et que tout va rentrer dans l’ordre. C’est la grande force de Khan qui a su garder un équilibre entre intensité des émotions, profondeur des sentiments et légèreté de vivre. Sans excès ni drames, il nous a donné à voir un film qui nous éloigne des quartiers informels et des clivages sanglants de la société. Comme un moratoire pour le spectateur également qui s’insère dans les espaces clos des chalets où se passent les problèmes, sans trop s’éloigner de l’étendue de la mer et de l’infini d’un ciel sans nuages.

Dans cette réalisation toute en finesse, Mohamad Khan nous apprend qu’il sait traiter de sujets différents avec la maîtrise d’un virtuose, et qu’il peut analyser les classes démunies comme dans son film précédent Fatat Al-Masnaa (la fille de l’usine) ou les tripes de la société répressive comme dans Zawget Ragol Mohem (la femme d’un homme important). Ghada Chahbandar signe un scénario d’une grande sensibilité, d’après l’idée de Khan, elle nous étonne d’ailleurs par la maîtrise de son premier scénario. Les autres éléments du film comme la musique et la lumière ont ajouté au plaisir de voir.

On ne peut pas clore sans saluer tous les comédiens qui, sous la direction de Khan, nous ont permis de vivre des moments de plénitude. Ils nous ont tous, d’une manière ou d’une autre, surpris. Nous voudrions toutefois saluer spécialement Lana Mochtaq et Ahmad Daoud qui s’apprêtent à une grande aventure cinématographique grâce à leur talent. Hana Chiha, dans ses maillots et ses tenues de plage, sans oublier son jeu, nous a rappelé les temps heureux où la mer était un plaisir et non une compilation de vêtements qui nous empêche de voler à travers les cieux bleus.

Enfin, le film de Khan est un film qu’il est bon de visionner avant la cohue et l’encombrement de notre quotidien .

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