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Mohamed Salmawy : L’un des principes de base est de considérer l’oeuvre artistique dans sa totalité

Mardi, 02 février 2016

Témoignage de l’écrivain Mohamed Salmawy dans le procès de l’écrivain Ahmad Naji, accusé d'atteinte à la pudeur.

Mohamed Salmawy
Mohamed Salmawy

L'ancien président de l'Union des écrivains, Mohamed Salmawy, a été convoqué par le juge, avec deux autres experts en littérature, Gaber Asfour et Sonallah Ibrahim, au procès de l'écrvain Ahmed Naji. Celui-ci a été acquitté en dépit de la condamnation de deux autres écri­vains à des peines de prison pour attenite à la religion. Voici son témoignage intégral :

Le juge : Etes-vous M. Mohamed Salmawy ?

Mohamed Salmawy : Oui.

Le juge : Dites « Au nom de Dieu je dis la vérité ».

M. S. : Au nom du grand Dieu je dis la vérité.

Le juge : Quel est votre poste actuel et précédent ?

M. S. : Je travaille dans la littéra­ture et le journalisme depuis une cinquantaine d’années. J’ai occupé le poste de rédacteur en chef à l’ins­titution Al-Ahram pendant 16 ans, de même que député au Conseil suprême du journalisme. Je suis actuellement le secrétaire général de l’Union des écrivains arabes, et j’étais pendant 10 ans le président de l’Union égyptienne des écrivains égyptiens.

Le juge : Avez-vous lu le roman ?

M. S. : Oui.

Le juge : Quelle est la place qu’il occupe dans la littérature ?

M. S. : Il appartient à un genre nouveau de roman, le roman gra­phique qui mélange l’écriture roma­nesque et les dessins, son auteur est parmi les écrivains remarquables de la génération de jeunes écrivains égyptiens. Il est très prometteur pour l’avenir de la littérature de notre pays.

Le Parquet : Avez-vous lu l’ar­ticle, sujet du procès, publié dans le magazine Akhbar Al-Adab ?

M.S. : Je ne sais pas de quel article vous parlez. Personnellement, je n’ai lu aucun article, mais un chapitre du roman Estékhdam Al-Hayah (l’usage de la vie) d’Ahmad Naji publié dans le magazine. Le fossé est très large entre l’écriture romanesque et l’ar­ticle de presse.

Le Parquet : Pourriez-vous en lire maintenant une partie devant l’au­dience ?

M. S. : Ce n’est pas faisable.

Le Parquet : Est-ce parce qu’il porte atteinte à la pudeur ?

M. S. : Non, cela n’est pas faisable en littérature, parce que le fait de relever un passage et le lire indépen­damment du roman l’arrache du contexte dans lequel il a été écrit. Un des principes de base de la critique littéraire est de considérer que l’oeuvre artistique doit être analysée dans sa totalité parce que c’est l’inté­gralité de l’oeuvre qui influence le lecteur, pas un passage sorti de son contexte. De la même manière, on ne peut pas prendre une partie de la sculpture La Renaissance érigée en face de l’Université du Caire, de Mahmoud Mokhtar, pionnier de l’art moderne de la sculpture égyptienne, comme le sein de la paysanne de cette statue, et l’exposer seul au grand public. Cela serait véritable­ment une violation des moeurs publiques parce que sorti de sa signi­fication nationale, de la métaphore patriotique, et la sculpture n’aurait plus qu’une influence sensuelle pure. Ce qui porte atteinte à la pudeur dans la vie ne l’est pas dans l’art.

L’avocat du syndicat des Journalistes : Est-ce qu’à votre connaissance d’autres oeuvres litté­raires ont été interdites auparavant ?

M. S. : De nombreuses oeuvres ont été censurées dont la plus renommée est L’Amant de Lady Chaterley du grand écrivain D.H. Lawrence. Mais on est revenu sur ces décisions. L’interdiction de cette manière va contre les principes de la compré­hension de la littérature et de son rôle. Une telle censure, en plus d’être en opposition avec la Constitution, nous donnerait ainsi le droit de confisquer de nombreux trésors de notre grand patrimoine dont nous nous vantons devant le reste des nations. Il en va ainsi des Mille et une nuits, ou des chefs-d’oeuvre du pionnier de la littérature, Taha Hussein. Ainsi, dans le roman Le Chant du coulis, le héros viole une jeune paysanne, Hanadi. Si on consi­dère ce viol en dehors de l’oeuvre artistique, il est beaucoup plus grave qu’une simple atteinte à la pudeur, car c’est un crime sanctionné par la loi. Mais dans le cadre du roman cité, ce crime prend place comme une nécessité qu’exigent les considé­rations artistiques de l’oeuvre litté­raire.

La défense : Est-ce que la littéra­ture est une science ?

M. S. : Non, la littérature est un art. Mais la critique en est une. C’est une science très dure apprise par le critique et tout autre non spécialisé ne doit en aucun cas la discuter. Il existe des personnes qui passent des années à l’étude de la critique. Ce sont les experts auxquels nous devons nous adresser pour évaluer une oeuvre artistique, et si le tribunal me le permet, j’aimerais exprimer la satisfaction de pouvoir donner mon témoignage ici, parce que normale­ment on s’adresse aux experts dans les procès qui ont un rapport avec les sujets économiques et les conflits fiscaux, et le recours du tribunal aux experts et critiques littéraires dans un procès mérite un hommage parti­culier au tribunal.

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