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Curieux ménage

Dina Kabil, Mardi, 02 février 2016

« La Culture fait front ». C’est le thème du Salon du livre. Un slogan qui trouve peu d’écho dans le milieu de la culture qui fait face aux nombreuses atteintes à la liberté d’expression.

Curieux ménage
Le Salon du livre propose une confrontation culturelle. (Photo : Yasser Al-Ghoul)

« Fini le temps où la moindre atteinte à la liberté d’expression causait un grand vacarme dans l’enceinte du Salon du livre du Caire ». C’est le constat fait par Mahmoud, un habitué du salon qui se repose au café culturel entre deux tournées d’achat de livres. Il se rappelle avec amertume les différents moments du Salon du livre dans lesquels les intellectuels se soulevaient contre les agressions israéliennes dans les territoires occupés, ou en faveur des figures de penseurs éclairées, comme Farag Fouda ou Nasr Hamed Abou-Zeid, ou même lorsqu’ils ripostaient contre la censure exercée sur certains titres progressistes. Aujourd’hui, le paradoxe semble flagrant entre, d’une part, un discours officiel de l’organisation du Salon du livre du Caire qui célèbre sa 47e édition par le thème de « La Culture fait front » et, d’autre part, les poursuites judiciaires des écrivains et artistes pour leur écriture et leur pensée.

Le 28 janvier, au lendemain de l’ouverture du Salon du livre, la poétesse et chroniqueuse, Fatima Naoot a été condamnée à la prison après avoir publié un commentaire sur Facebook, jugé comme une attaque contre l’islam. Contrairement à Naoot, l'écrivain, Ahmad Naji, a été acquitté par la justice dans un procès d'atteinte à la pudeur. Une décision qui a réjoui les milieux culturels, en dépit de l'appel engagé contre le verdict. Naji était accusé d'avoir publié un contenu sexuellement explicite dans son roman expérimental L’Usage de la vie, publié dans le journal Akhbar Al-Adab (voir en encadré page 6 le témoignage au tribunal de l’écrivain Mohamed Salmawy, ancien président de l’Union des écrivains).

L’Organisation égyptienne des droits de l’homme a exprimé sa « profonde inquiétude » concernant la condamnation en justice de Fatima Naoot, et a mis en garde contre « la menace que représente cette affaire sur la liberté d’expression, de pensée et de culte » (voir page 6). L’affaire Fatima Naoot rejoint celle de la figure médiatique Islam Al-Béheiri, condamné en décembre dernier à un an de prison pour avoir réclamé des réformes dans le discours classique religieux. Tous les deux pourraient pourtant être classés sous le label du renouvellement du discours religieux loué et recommandé par le discours officiel du pouvoir.

Créativité artistique

Quant au procès d’Ahmad Naji, et à la dernière arrestation en date du caricaturiste Islam Gawish le 31 janvier, interpellé sur son lieu de travail pour avoir dirigé un site d’information sans autorisation, avant d'être relâché, tous les deux relèvent d’une restriction à la liberté de la créativité artistique. Dans cette ambiance, le milieu culturel semble très faible pour pouvoir « faire front ». Fatima Naoot avait annoncé que le ministre de la Culture, Helmi Al-Namnam, était le premier à l’avoir appelée et à avoir fait part de sa solidarité, mais est-ce suffisant ?

Le ministre de la Culture n’a-t-il pas déclaré à la veille de l’ouverture du salon : « Si les organismes sécuritaires font face aux actes terroristes, il est temps pour un affrontement culturel », signalant ainsi que le salon, en tant qu’entité, est une sorte de confrontation culturelle, et que cette édition garantit 700 manifestations culturelles et artistiques dans le parc des expositions ? « Au sein de l'Organisme général égyptien du livre (GEBO), nous avons opté pour ce thème : La Culture fait front, parce que nous sommes persuadés qu’elle joue un rôle important pour faire face à l’ignorance, à l’extrémisme et à la régression. Il est temps pour que les Arabes aient une instance placée sous la direction de la Ligue arabe, qui coordonne et organise des activités culturelles dans tout le monde arabe », souligne Hayssam Al-Hag Ali, nouveau président du GEBO.

Pourtant, l’écrivaine Basma Abdel-Aziz trouve que les slogans adoptés par les organismes de l’Etat, en l’occurrence culturels, ne sont que factices. « Que ce soit le slogan du renouvellement du discours religieux ou de la culture fait front, ils visent à se débarrasser du terrorisme, mais ils ne reflètent pas la volonté de mener de vraies réformes. Ceux qui sortent du cadre très limité, envisagé par le discours officiel, sont voués au même sort de Naji ou de Naoot », explicite l’auteure du nouveau livre présenté au salon, Satwet Al-Nass (l’emprise du texte), qui dissèque le rapport entre l’institution religieuse d’Al-Azhar et l’institution du pouvoir, et comment l’instance religieuse est instrumentalisée au profit de la politique. Et d’ajouter : « Ce ne sont que des cadres différents loin du rôle réformateur et révolutionnaire de la culture. Faire front, nous le voulons bien, mais confronter qui exactement ?, c’est là la question ».

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