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Livres : La production perd son dynamisme

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 02 février 2016

Depuis la révolution du 25 janvier 2011, la production d'ouvrages en Egypte a connu des hauts et des bas, pour des raisons autant économiques que politiques au sein des maisons d'édition. Analyse de la situation à l'occasion du 47e Salon international du livre du Caire.

Livres : La production perd son dynamisme
(Photos : Nader Ossama)

550 éditeurs égyptiens, 250 éditeurs arabes et 50 maisons d’édition étrangères de 34 pays sont venus étaler leurs productions culturelles au 47e Salon international du livre du Caire qui a ouvert ses portes au public le 27 janvier et devrait prendre fin le 10 février. « Le Caire écrit, Beyrouth édite et Bagdad lit ». Cet ancien adage de l’écrivain Taha Hussein, qui indique la suprématie de l’Egypte dans le champ de la production et de la création culturelle, est-il toujours d’actualité ?

L’heure de gloire de l’Egypte sur la carte éditoriale arabe date du XXe siècle quand la célèbre imprimerie Boulaq, fondée en 1821 par Mohamad Ali, monopolisait à elle seule près de trois quarts de la production du monde arabe. L’Egypte fut nommée « la capitale de l’édition arabe » sans conteste. L’édition égyptienne est passée par la suite par un long parcours mouvementé en connaissant des hauts et des bas. Les 5 années qui ont suivi la révolution du 25 janvier en 2011 ont été des plus marquantes. La montée en flèche de la production éditoriale d’après la révolution a décliné de nouveau cette année, explique Mohamad Choeir, rédacteur en chef de la revue Monde du Livre, publiée par l’Organisme général égyptien du livre.

La production éditoriale a été à son plus bas niveau en 2015 par rapport aux 4 années qui ont suivi la révolution. 10 600 titres ont été enregistrés au service du dépôt légal en 2015 contre 12 700 recensés par l’Organisme général des statistiques en 2014 et 11 000 titres en 2013. « L’appétit des Egyptiens pour la lecture a connu un pic après la révolution, motivés par une véritable volonté de changement et d’ouverture sur le monde. Cette volonté de connaître les différentes pensées qui ont surgi avec les développements politiques, comme l’islam politique, le socialisme, l’anarchisme, s’est considérablement éteinte », dit Choeir. Avis partagé par Sayed Mahmoud, rédacteur en chef du journal Al-Qahéra (publication du ministère de la Culture), qui regrette le manque de statistiques officielles fiables et les chiffres parfois contradictoires, concernant le taux de la production éditoriale en Egypte pour avoir un aperçu clair de ce secteur.

Pour Mahmoud, le secteur de la publication est certes en augmentation, mais il s’agit en premier lieu d’une crise économique qui pèse lourdement sur le marché de l’édition. La hausse des prix des matières premières de l’industrie du livre, minée par la hausse du dollar et la chute du prix du baril de pétrole, a provoqué un recul dans la production éditoriale des grandes maisons de publication, laissant la place à une multitude de petites maisons d’édition qui animent aujourd’hui la scène. « Face aux nombreux défis qu’affronte l’industrie de l’édition, l’argent investi par les grandes maisons est devenu plus hésitant que celui des petites maisons d’édition dans un marché du livre qui est plus risqué qu’auparavant », explique Mahmoud.

Les grands face aux défis

Livres : La production perd son dynamisme
(Photos : Nader Ossama)

Al-Dar Al-Masriya Al-Lébnaniya (la maison égypto-libanaise) et Dar Al-Shorouk sont parmi ces grands éditeurs qui ont essayé de toutes leurs forces de faire face aux difficultés qu’affronte en ce moment l’industrie de l’édition. Mohamad Rachad, fondateur d’Al-Dar Al-Masriya Al-Lébnaniya et ex-président de l’Union des éditeurs égyptiens, croit que l’industrie de l’édition « a été négativement influencée par la révolution du 25 janvier en poussant certaines maisons d’édition à disparaître de la scène et d’autres à mettre leur main-d’oeuvre à la porte. Ceci, malgré un dynamisme marqué dans les dernières années précédant la révolution ». En 2009 par exemple, environ 24 000 titres avaient été enregistrés. L’annulation du Salon du livre du Caire en 2011 a porté un coup fatal aux investissements des grands éditeurs. « On édite aujourd’hui le quart de notre production éditoriale d’avant la révolution. De 250 titres en 2010 on est passé à 30 titres en 2011, 50 en 2012, 60 en 2013, 70 en 2014 pour arriver à éditer 90 titres en 2015. On a préféré réduire le nombre des titres publiés plutôt que de mettre notre équipe à la porte », dit Rachad.

Dar Al-Shorouk est passée par la même expérience comme indique Amira Aboul-Magd, directrice de l’édition. En 2010, la production éditoriale de Dar Al-Shorouk était estimée à 150 titres. Le nombre s’est réduit à 70 titres en 2011, 60 titres en 2012, 80 titres en 2013, 85 en 2014 et 135 titres en 2015. « La production éditoriale de Dar Al-Shorouk a été touchée par la hausse du prix du dollar, comme beaucoup d’autres maisons d’édition, puisque l’industrie du livre est basée à 100 % sur le papier importé. La crise de l’énergie qui a frappé le pays a aussi élevé les frais de transport. Ce qui a par conséquent élevé les prix du livre. Mais il y a toujours une certaine limite dans la hausse du prix du livre. Sa tarification est un sujet très sensible », dit Aboul-Magd.

Toutefois, selon elle, la créativité n’a jamais baissé. Mais le mouvement de l’édition n’a pas pu aller de pair avec la tendance de la lecture qui change en fonction des événements politiques successifs. « On n’a pas voulu présenter des sujets qui pourraient être dépassés et un certain nombre d’écrivains ont posé leur stylo au cours de ces dernières années. Mais, un an et demi après la révolution, il y a eu une mobilisation intellectuelle qui s’est clairement manifestée parmi les jeunes. Durant l’époque des Frères musulmans, quand les différends politiques divisaient la société, les talk-shows ont été plus attrayants que les livres », explique-t-elle.

Petits éditeurs sur le marché

Le recul des grands a vu l’émergence des plus petits. De nouvelles maisons d’édition se sont multipliées après la révolution, et elles sont aujourd’hui plus dynamiques sur la scène, en se basant essentiellement sur la promotion des livres arabes et la traduction des ouvrages occidentaux qui dépassent par leur qualité le contenu des travaux égyptiens. « Ces maisons reflètent l’ambition des jeunes qui ont fait la révolution de briser les frontières et communiquer avec les pensées de l’autre », dit Sayed Mahmoud. A titre d’exemple, Kotob Khan, l’un des noms brillant aujourd’hui après avoir été primé 5 fois du prix Sawirès pour les livres.« Moins de titres, plus de qualité », c’est la stratégie de Kotob Khan, explique Karam Youssef, propriétaire de cette maison d’édition. « On publie d’une façon régulière depuis 2011, de 15 à 20 titres par an ».

L’émergence de petites maisons d’édition est un indice positif, puisqu'on compte environ 1 000 maisons d’édition. Un chiffre qui n’est pas proportionnel à la croissance démographique. Pour autant, certains dénoncent leurs pratiques commerciales qui portent atteinte à la profession. C’est ce qu’estime Rachad qui explique : « Certains, pour se donner de l’importance, revendiquent la publication de plus de 30 éditions d’un seul titre, ce qui est tout à fait loin de la réalité puisque leur tirage se fait autour de 500 copies, alors que le nombre standard est de 3 000 copies ».Autre entrave au secteur de l’édition en Egypte, sur la scène régionale, l’édition égyptienne a perdu de grands marchés dans plusieurs pays qui représentaient un point de vente considérable et qui sont aujourd’hui des zones en pleine ébullition, comme la Syrie, la Libye et le Yémen.Le piratage des livres est un autre phénomène qui s’enracine de plus en plus dans la société, en copiant les livres pour les vendre à des prix inférieurs, ou en les mettant sous format PDF sur le Web.

Absence du soutien de l’Etat

« Le gouvernement ne soutient pas l’industrie du livre », dit Rachad, qui ajoute que « le ministère du Commerce ne met pas l’industrie de l’édition parmi ses priorités. C’est l’éditeur qui assume seul tous les frais de publication. On a besoin d’une décision politique pour réduire les droits de douanes sur l’industrie du livre ».

L’absence du soutien de l’Etat se manifeste aussi clairement comme l’estime Fatma Al-Boudi, propriétaire de la maison d’édition Dar Al-Aïn, qui a vu le jour en 2000 et dont la production se stabilise à 50 titres par an, par l’absence de projets de création de bibliothèques publiques, scolaires ou universitaires, dont la multiplication pourrait donner une bouffée d’oxygène aux maisons d’édition. Le lien entre les ministères et les éditeurs a été totalement rompu, déplore Fatma, dont la maison d’édition vendait des livres aux ministères de l’Education et de la Jeunesse. Selon une étude élaborée par l’Organisme des statistiques, on comptait en 2014 environ 1 150 bibliothèques publiques, scolaires et universitaires contre 1 144 bibliothèques en 2013, soit une augmentation de 0,4 %. Un chiffre médiocre et inadapté à la croissance démographique.

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