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Corruption: L’économie passe avant la justice

Névine Kamel , Lundi, 28 janvier 2013

Le gouvernement lance une initiative de réconciliation avec les hommes d’affaires soupçonnés d’avoir mis à profit leur proximité avec l’ancien régime. D’importantes sommes sont en jeu, mais les méthodes utilisées pourraient mener à l’impunité.

Ahmad Ezz et Zoheir Garana
Ahmad Ezz et Zoheir Garana, ancien ministre, ne font pas partie de l'initiative de réconciliation. (Photo: AP)

Le ton des Frères musulmans change vis-à-vis des hommes d’affaires accusés de malversations. Hassan Malek, puissant investisseur de la confrérie et président du comité Tawassol (synergie) — dont la mission est de faire le lien entre la présidence et les investisseurs — a lancé une initiative de réconciliation avec les hommes d’affaires accusés de corruption sous Moubarak. Il s’agit pour l’Etat de récupérer l’argent extorqué suite à la vente de terrains et de propriétés à des prix dérisoires, grâce à la proximité des acheteurs avec le régime déchu.

Malek a effectué la semaine dernière une visite à Londres et aux Etats-Unis pour discuter avec d’anciens ministres et hommes d’affaires en fuite. « Une liste regroupant 30 hommes d’affaires est actuellement en cours d’étude. Hamed Al-Cheati et Yassine Mansour sont en tête. Les responsables politiques sont cependant hors de cette initiative, tout comme Hussein Salem, l’homme d’affaires et ami proche de la famille Moubarak, mis en cause dans le procès d’exportation de Gaz à Israël. Le comité s’occupe seulement du dossier des hommes d’affaires », précise Malek à l’Hebdo. Al-Cheati est accusé d'avoir obtenu des terrains sur la Côte Nord en contournant le système d'adjudication alors que Mansour, PDG de Palm Hills, à l'époque, est accusé de corruption.

Il affirme que « nous étudions chaque cas séparément et que des étapes concrètes seront prises prochainement. La réconciliation est très importante, elle engendrera des liquidités importantes en temps de crise. Mais cette initiative n’implique pas de renoncement aux droits de l’Etat ».

Il y a deux ans, avant l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir, l’idée d’une telle démarche était inconcevable et les responsables politiques l’évitaient de peur d’être qualifiés de traîtres. Les Frères musulmans étaient d’ailleurs les premiers à s’y opposer. Aujourd’hui, ils tentent de mettre en place un accord avec les hommes d’affaires en fuite, malgré l’opposition de la société civile et de plusieurs partis politiques.

« Nous étudions actuellement les mesures juridiques pour finaliser quelques accords et préciser la date de retour des hommes d’affaires », confie à l’Hebdo un responsable proche du dossier, en mentionnant que les personnes n’ayant pas fait l’objet de condamnation par la justice sont prioritaires.

Secret et opacité

Mais l’opacité et le secret entourant le processus de réconciliation inquiètent. «société égyptienne doit faire partie de cette initiative. Elles doit connaître les accusations pesant sur chacun, les actifs pillés, les procédures adoptées et les négociations », déclare Mohamad Esmat Al-Sadate, président du Parti de la réforme.

A cet égard, Malek confirme qu’une fois les négociations et les accords terminés, leurs contenus seront dévoilés. «droit de l’Etat sera bien protégé et les hommes d’affaires qui veulent faire partie de la relance économique prochaine auront un rôle positif à jouer ».

Sobhi Saleh, avocat et membre de la confrérie et du Conseil consultatif (Chambre haute du Parlement), révèle à l’Hebdo quelques traits du projet de réconciliation. « Il fait la différence entre les hommes d’affaires qui ont porté atteinte à l’économie égyptienne à travers des monopoles ou des fraudes, et ceux qui ont abusé de leur relation pour profiter de réductions de prix ou de mesures exceptionnelles. Les premiers sont hors négociation ».

Ainsi, Ahmad Ezz, le magnat du fer emprisonné depuis la chute de Moubarak, ne fait pas partie de l’initiative. Saleh souligne que la loi de réconciliation sera discutée en février au cours d’une session publique du Conseil consultatif, un organe qui détient provisoirement le pouvoir législatif.

« La loi envoie pourtant en prison les personnes coupables de détournement de fonds. Alors pourquoi donc cette différenciation ? », s’insurge Aboul-Ezz Al-Hariri, ancien député. Selon lui, les hommes d’affaires doivent rendre toutes les sommes dues et pas seulement une partie. « Le projet de loi proposé pour finaliser la réconciliation est inconstitutionnel. Il poursuit la même logique que celle du régime Moubarak », insiste Al-Hariri.

« Un crime social »

L’initiative de réconciliation avec les propriétaires d’usines privatisées fait également partie du processus de réconciliation lancé par les Frères. Mais ces cas ont déjà été tranchés par la justice administrative, ce qui s’oppose aux termes de la réconciliation révélés par Sobhi Saleh. « De plus, cela contredit la juste distribution des ressources de l’Etat », opine Khaled Ali, activiste et ex-candidat à la présidentielle.

« Cette réconciliation est un crime social. Les islamistes qui plaident pour l’application de la charia pour les petits vols commis par des citoyens modestes plaident en même temps pour la réconciliation avec des investisseurs ayant dérobé des sommes importantes !», s’exclame-t-il.

Une opinion partagée par Al-Hariri : « La négociation des autorités égyptiennes avec les hommes d’affaires de l’ère Moubarak n’est qu’une manoeuvre politique des Frères musulmans pour acheter la loyauté de ces individus au détriment de l’intérêt public », estime-t-il, tout en soulignant avoir lancé un procès pour faire annuler ce projet de loi.

Accords perdants pour l’état

La société égypto-koweïtienne est un bon exemple du processus de réconciliation sous Morsi et montre le gaspillage de fonds publics. Cette entreprise avait proposé 80 milliards de L.E. pour en finir avec son procès, elle, qui avait acheté 26 000 feddans (près de 11 000 ha) de terres agricoles pour ensuite lancer un projet immobilier. Le président Morsi a récemment annoncé un accord de réconciliation pour 42 milliards de L.E. « Quel gaspillage des richesses du pays !», poursuit l’ancien député Al-Hariri.

Il plaide pour l’adoption des méthodes de la Banque Mondiale (BM) qui, soucieuse d’étudier et de surveiller la corruption dans le monde, a fait part de sa vision et des conditions auxquelles doit être soumise toute réconciliation. La BM exige, entre autres, un comité juridique pour surveiller les négociations de réconciliation, et que toutes les parties soient informées des résultats des négociations et des investigations avant l’approbation de la réconciliation. Le plus important, selon elle, est que la valeur des amendes payées dépasse les bénéfices engendrés par les fraudes.

Le mouvement du courant public, présidé par l’ex-candidat à la présidentielle Hamdine Sabbahi (gauche), a lui aussi lancé une initiative pour faire cesser les procédures de réconciliation des islamistes. « Se réconcilier avec la corruption fait passer le message à tout investisseur qu’il peut voler, puis se laver les mains. C’est inacceptable !», dit-il.

Bref, la réconciliation, selon les termes proposés actuellement, n’est qu’une nouvelle facture qui sera en fin de compte payée par les Egyptiens au détriment des revendications de la révolution : « Pain, liberté et justice sociale ».

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