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L'escalade sectaire cache des calculs géopolitiques

Mercredi, 13 janvier 2016

Contrairement au débat sectaire en cours sur fond de l’exécution du cheikh Nimr Al-Nimr, le conflit entre l’Iran et l’Arabie saoudite ne semble pas lié au sunnisme et au chiisme, mais plutôt aux calculs des deux puissances régionales et leur hégémonie régionale. La question ici n’est pas de savoir si la peine de mort était juste ou non, comme débattue dans les médias des deux pays au cours de la semaine dernière. La peine de mort n’est plus acceptable sur le plan international, indépendamment de toute justification, et les deux régimes, saoudien et iranien, arrivent aux premiers rangs dans le monde en ce qui a trait aux peines de mort. Les deux pays se fondent sur la théocratie comme base de légitimité politique, et sur les interprétations de la jurisprudence islamique pour justifier la peine capitale. Tous les deux ont aussi une minorité religieuse à l’intérieur de leurs frontières, et tous les deux utilisent le sectarisme pour étendre leur influence en dehors de leurs frontières. Nous sommes face à deux grands acteurs régionaux, qui possèdent des ressources significatives, de l’influence et de la force, qui s’affrontent dans la région selon un calcul des équilibres en place au sein de l’ordre mondial, et qui agissent dans les limites du « potentiel conflictuel » dont ils disposent, mais d’une façon plus grossière par rapport aux autres régions du monde.

Chaque partie a joué avec sang-froid et a laissé à ses médias le soin de procéder à la mobilisation sectaire. Riyad a pris son temps pour choisir le moment approprié pour appliquer la peine de mort contre le cheikh Al-Nimr (arrêté en 2012, condamné à mort en 2014 et exécuté en 2016) avec le but d’utiliser la forte réaction iranienne dans la création de nouveaux arrangements visant à isoler l’Iran sur le plan régional. Téhéran et ses courants radicaux ont, pour leur part, laissé l’attaque contre l’ambassade saoudienne d’une part pour protester contre l’exécution du cheikh Al-Nimr, et d’autre part, pour se servir de cet incident dans le contexte des élections du parlement et de l’Assemblée des experts le mois prochain, et ce, pour saboter les chances de Rohani et des réformistes.

L’accord nucléaire conclu entre l’Iran et l’Occident qui, de facto, signifie la fin de l’isolement de l’Iran et son retour sur la scène internationale, représente, du point de vue saoudien, une menace directe à l’influence régionale du Royaume, confronté au défi iranien dans le contexte d’une guerre par procuration dans la région.

Riyad surveille de près, depuis l’arrivée au pouvoir de Barack Obama en 2009, son alliance avec les Etats-Unis qui a vacillé par étapes avec le Printemps arabe, la crise syrienne et les négociations nucléaires avec l’Iran. L’accord nucléaire entre l’Iran et les Occidentaux en 2015 est venu couronner un changement profond et radical de la vision de Washington en ce qui a trait à la région. La nature de l’alliance américanosaoudienne qui remonte au pacte de Quincy, scellé en 1945 entre le roi Abdel- Aziz, fondateur du Royaume saoudien, et le président américain, Franklin Roosevelt, à bord du fameux vaisseau américain Quincy (qui passait en Egypte), n’est plus la même. Pendant sept décennies, l’alliance américano-saoudienne a été fondée sur un échange clair et transparent : pétrole contre sécurité, mais la conclusion de l’accord nucléaire avec l’Iran a mis fin à cette alliance, parce qu’elle a fait de Washington un arbitre dans le conflit entre l’Arabie saoudite et l’Iran, alors qu’il était du côté des Saoudiens dans chacune de ses batailles régionales pendant les soixante-dix dernières années. Et ce qui rend la situation encore plus grave — selon la vision saoudienne — c’est que l’accord nucléaire n’a pas seulement maintenu l’influence régionale de l’Iran mais l’a légitimée sur le plan international. Ainsi, l’Iran maintient une présence régionale bâtie depuis l’occupation de l’Iraq par les Américains en 2003, et se prépare à conclure des arrangements/marchés avec les Etats-Unis. Avec cette présence, certains estiment que l’Iran post-accord a une importance plus grande aux yeux des Etats-Unis que l’incontestable Arabie pétrolière, en ce qui a trait au règlement des questions régionales en suspens. Les réactions internationales à l’exécution du cheikh Al-Nimr confirment ces estimations. Le penchant de la plupart des médias américains envers l’Iran était clair. Seul le Wall Street Journal a pris le parti de l’Arabie saoudite, alors qu’à titre d’exemple, le New York Times, le Huffington Post, le Los Angeles Times et Politico étaient plutôt du côté de l’Iran. Comme prévu, après l’accord avec l’Iran, l’Administration Obama n’a montré aucun penchant pour l’une ou l’autre partie, mais elle a essayé de prendre ses distances par rapport au conflit intense entre elles, et il ne semble pas probable que l’Administration Obama change sa vision sur le Moyen-Orient et le rôle des protagonistes. Mais l’entrée d’Obama dans ladite phase du « canard boiteux » — comme tout président américain à la derrière année de son mandat — ouvre les portes de l’espoir pour Riyad que soit élu l’année prochaine un président républicain, qui redonne la vitalité d’antan à l’alliance américanosaoudienne. En attendant, Riyad essaye d’orchestrer de nouveaux alignements régionaux pour freiner l’Iran, gagner du temps et empêcher Téhéran de récolter les gains régionaux de son accord nucléaire.

Cadre régional fluctuant

L’Arabie saoudite s’éloigne du parapluie américain dans la région, en tentant d’isoler l’Iran, de renforcer la « grande coalition sunnite » et de s’en servir comme appui dans sa confrontation avec l’Iran. Immédiatement avant l’exécution du cheikh Al-Nimr, l’Arabie avait annoncé une « grande alliance islamique contre le terrorisme » qui comprend des pays arabes et musulmans à l’intérieur et en dehors de la région et dont étaient exclus l’Iran, l’Iraq et la Syrie. L’Iran a utilisé l’alibi sectaire pour étendre sa présence dans la région, et l’Arabie saoudite fait la même chose maintenant, mais dans le sens opposé.

Il faudra du temps pour voir se manifester les changements majeurs de l’équilibre des forces. Ainsi, l’Arabie et les pays arabes payent aujourd’hui le prix de l’occupation de l’Iraq en 2003, et le fait qu’il soit passé au fil des années d’une barrière imposante face à l’Iran à une base pour Téhéran dans la région. Il ne s’agit pas d’une prise de position pour l’une des parties iraqiennes, mais d’une réalité géopolitique. L’Arabie saoudite ne veut pas reconnaître la nouvelle réalité régionale, avec l’Iran au centre, et c’est pourquoi elle opte pour l’escalade afin de préserver son pouvoir et son influence régionale. Les conditions sont difficiles dans cette course contre le temps, parce que ce n’est pas seulement la situation internationale qui inquiète Riyad, si importante qu’elle soit, mais la situation régionale qui n’est pas en sa faveur. Riyad n’a pas été en mesure de remporter une victoire claire contre les Houthis et les forces de Ali Abdallah Saleh au Yémen après des mois de combats, en dépit des fonds importants investis dans les combats. Et à son tour, la baisse des prix du pétrole et le déficit budgétaire, estimé à 100 milliards de dollars cette année, exigent des mesures qui ne seront pas faciles, parmi lesquelles la levée de tout ou d'une partie des subventions accordées à certains produits, la réduction des dépenses publiques et l’application de nouvelles taxes, ce qui signifie que le contrat social entre la famille régnante et les Saoudiens sur la base de la prospérité économique contre les libertés civiles et les droits politiques sera soumis prochainement à rude épreuve. En contrepartie, Téhéran a attendu les fruits de l’accord nucléaire, et il semble qu’il attendra encore jusqu’à ce que les sanctions soient complètement levées. Tout comme l’Arabie saoudite, l’Iran dépend du pétrole, et avec la baisse des prix, même si le pays revient sur le marché mondial, les recettes prévues seront beaucoup moins importantes que les aspirations iraniennes. Les deux parties sont face à un exercice interne crucial : l’Assemblée des Experts qui décidera de l’identité du futur guide en Iran, et la répartition des rôles au sein de la famille royale en Arabie. Logiquement, une escalade dans la région ne convient pas aujourd’hui à l’Iran, non pas qu’elle ne veuille pas de duel, mais parce qu’elle attend d’abord de renforcer son économie après la levée des sanctions et de gagner une reconnaissance sur la scène internationale. C’est peut-être pour cette raison également que l’Arabie saoudite a choisi ce moment pour provoquer une escalade. Aujourd’hui, les deux parties échangent les rôles : l’Iran d’Ahmadinejad avait choisi l’escalade pour bouleverser les équilibres régionaux qui étaient à l’époque en faveur de l’Arabie saoudite, et l’Arabie saoudite de Salman a choisi l’escalade pour changer les équilibres régionaux qui sont aujourd’hui au profit de l’Iran.

L’exécution du cheikh Al-Nimr représente une partie dans une chaîne ininterrompue d’affrontements qui fait rage entre les rivaux saoudiens et iraniens, et on peut s’attendre à ce qu’ils continuent dans un contexte régional en évolution et sur fond de questions internes cruciales, et comme d’habitude ... à travers des slogans sectaires flagrants !

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