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Islam politique: Après Kadhafi, la crainte des islamistes profite aux libéraux

May Al-Maghrabi, Mardi, 08 janvier 2013

En Libye, des facteurs structurels comme conjoncturels ont joué en défaveur des islamistes. Tribale, la société libyenne a gardé ses distances vis-à-vis des courants islamistes divisés mais aussi accusés de prôner la violence et d’être appuyés par l’étranger.

Khadafi
Mahmoud Jibril s’est largement appuyé sur sa légitimité internationale pour remporter les élections.

A l’encontre de ce qui se passe dans les autres pays du Printemps arabe, les islamistes n’ont pas le vent en poupe en Libye. Lors des premières législatives libres faisant suite à la chute puis à l’assassinat de Muammer Kadhafi, les libéraux sont arrivés en tête. Les résultats avaient alors surpris après les victoires écrasantes des islamistes en Egypte et en Tunisie. Achraf Al-Chérif, professeur de sciences politiques à l’Université américaine du Caire, tente d’expliquer cette exception en raison de la nature particulière de la société libyenne. La structure sociale libyenne est, en effet, loin d’être homogène comme c’est le cas dans une nation au plein sens du terme. La Libye est composée de plusieurs groupes de tribus, des tribus que l’ancien guide de la Révolution aura maintenues tant bien que mal dans une certaine cohésion pendant les quatre décennies passées à la tête du pays. Désormais, les intérêts tribaux reprennent le dessus sur ceux de la nation. « Le vote tribal est la règle. On ne vote pas une idéologie ou un programme politique mais en fonction de ses affinités tribales », résume Achraf Al-Chérif.

Par ailleurs, la Libye ne connaît pas le même niveau d’institutionnalisation que l’Egypte ou la Tunisie. Le niveau d’interactions entre les partis politiques et les électeurs est aussi plus faible.

Des courants peu structurés

Au cours des quarante ans de règne de Kadhafi, les islamistes ne sont jamais parvenus à créer des réseaux locaux, à développer des structures organisées et encore moins à mettre en place un système parallèle de soins ou de services sociaux. Leurs homologues d’Egypte, de Tunisie, du Maroc et de Jordanie se sont au contraire depuis longtemps lancés dans cette voie. La richesse de la Libye et l’absence de pauvreté au sein des citoyens libyens ont, en effet, rendu inutile la mise en place de services sociaux parallèles dont les bénéficiaires ont largement tendance à voter pour ceux qui les dirigent. Selon Achraf Al-Chérif, Mahmoud Jibril, ancien premier ministre du Conseil national de transition et chef de l’AFN, tête de pont de la coalition libérale, s’est largement appuyé sur sa légitimité internationale pour remporter les élections. Mais pour le politologue, c’est son appartenance tribale (la tribu Warfalla rassemble près d’un million d’habitants d’une Libye qui en compte 6,4 millions) qui a fait la différence. Son style de leader a fait le reste au sein d’une campagne électorale intelligente, axée sur l’implication citoyenne et l’espoir (tout en exagérant les répercussions d’une éventuelle prise de pouvoir par les islamistes).

Professeur d’économie prônant un islam modéré, il a réussi, par sa personnalité consensuelle et son discours modéré et réaliste, à couper l’herbe sous les pieds aux islamistes.

Traditions et divisions

Plusieurs autres raisons profondes expliquent ce résultat. L’islamisme dans la société libyenne n’a en effet jamais eu autant de poids qu’en Egypte ou en Tunisie. A cela, il faut ajouter la division des islamsites libyens face à un camp libéral soudé, l’exact opposé des situations égyptienne et tunisienne. Les formations islamistes se sont en effet divisées en deux clans principaux : le Parti de la justice et de la construction, issu des Frères musulmans, et Al-Watan, dirigé par l’ex-chef militaire de Tripoli et ancien djihadiste, Abdel Hakim Belhadj. La société libyenne, conservatrice par tradition, a rejeté l’offre politique des islamistes visant l’application de la charia. La crise de confiance entre le peuple libyen et les mouvements islamistes, diabolisés pendant 40 ans sous Kadhafi et soupçonnés d’être financés par le Qatar et l’Egypte, semble perdurer.

Pour la société libyenne, les islamistes restent avant tout un corps étranger. La quasi-totalité des Libyens appartiennent par ailleurs à l’école malikite, une branche modérée de l’islam. Les discours des islamistes libyens, calqués sur ceux de leurs confrères égyptiens et tunisiens, n’ont pas pris en Libye. Les violences commises par plusieurs islamistes lors de la guerre contre Kadhafi et ses alliés ont aussi inquiété une partie de la population. Beaucoup craignaient l’apparition d’une vendetta islamique.

Les divergences idéologiques entre les groupes islamistes ne sont pas claires, alors que beaucoup d’entre eux ont été directement impliqués dans des actions armées, parfois sanglantes. La peur de l’instauration de lois extrémistes, autant que la perspective d’une guerre civile semblable à celle d’Algérie voisine dans les années 1990, ont joué en défaveur de tous les courants islamistes.

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