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Calme plat dans les bureaux de vote

Chérine Abdel-Azim, May Atta, Ola Hamdi et Samar Zarée, Lundi, 19 octobre 2015

A Guiza, comme à Alexandrie ou à Assiout, les élections ont été marquées par une forte présence des forces de sécurité et un taux élevé d'absentéisme. Reportage au premier jour d'un scrutin sans incidents.

Calme plat dans les bureaux de vote
A Dayrout, un bureau de vote attend les électeurs. (Photos : Mohamad Moustapha)
Alexandrie, Guiza et Assiout,
De nos envoyées spéciales —

Dimanche 18 octobre. Il est 9h tapantes à l’école militaire d’Al-Omrane pour garçons, située dans une petite ruelle du quartier de Doqqi à Guiza. L’école, qui fait office de bureau de vote, ouvre ses portes pour accueillir les électeurs. Mais la ruelle est déserte et seuls quelques officiers de l’armée et de la police sont stationnés devant l’entrée de l’école. Le gouvernorat de Guiza, à l’ouest du Caire, comprend 16 des 205 circonscriptions électorales dédiées aux sièges individuels. Doqqi et Agouza est l’une d’elles. 34 candidats sont en lice dans cette cir­conscription où la bataille principale oppose les anciens symboles du Parti National Démocrate (PND) dissout à quelques figures sans étiquette poli­tique.

Le temps passe, mais le bureau de vote est toujours vide. Il faudra attendre 10h pour voir arriver les premiers votants. Un minibus s’ar­rête devant le bureau de vote et une dizaine de femmes âgées entre 40 et 60 ans descendent du véhicule. Zinate, qui semble-t-il est la chef du groupe, parle à haute voix : « Allez, bougez un peu les femmes. Ne tardez pas. Il faut laisser le temps à Am Mahrous d’aller chercher d’autres femmes », affirme-t-elle. Am Mahrouss, un homme de 60 ans, barbu et le visage ridé fait demi tour en voiture et s’apprête à repartir. « Une femme du quartier a collecté de l’argent et s’est mise d’accord avec moi pour amener chaque demi-heure des femmes à ce bureau de vote », explique-t-il. Dix minutes plus tard, elles sortent contentes en montrant leurs doigts maculés d’encre phosphorante, preuve qu’elles ont bien voté. « Dommage qu’il n’y ait personne.

Les gens doi­vent participer et ne pas adopter une attitude négative », explique Sawsane, enseignante dans une école primaire. Elle explique : « Nous sommes une génération différente de celle des jeunes d’aujourd’hui. Nous avons vécu la guerre et nous connaissons très bien le sens de la nation. C’est pour cela que j’ai insisté à participer pour ne pas per­mettre le retour des islamistes ». Elle est interrompue par sa soeur aînée : « Je comprends l’excuse des jeunes qui sont déprimés, surtout après deux révolutions. Rien n’a changé dans notre pays. Nous avons tou­jours la corruption, le chômage, la hausse des prix. Le président Sissi travaille seul. Mais cela ne signifie pas que nous devons être négatifs », affirme-t-elle.

Calme plat dans les bureaux de vote
A Dayrout comme ailleurs, les jeunes restent les grands absents du scrutin. (Photos : Mohamad Moustapha)

A la rue Haram, la situation n’est pas très différente. La circulation est normale à cette heure de la journée. Il est midi devant l’école Al-Chahid Hicham Cheta. Les mesures de sécu­rité sont draconiennes. Des agents de police avec des chiens policiers font le tour du bâtiment. Là aussi, la par­ticipation est faible. Et les électeurs ne connaissent ni les candidats ni les programmes ! « Je suis venu voter parce que la participation aux élec­tions est un devoir religieux. C’est ce que cheikh Mohamad nous a expli­qué vendredi dernier lors de la prière », affirme Moustapha, 55 ans, qui ne connaît pas les candidats en lice. Tout ce qu’il souhaite c’est que les conditions économiques s’amé­liorent. « Le peuple est à bout, les salaires ne suffisent plus face aux hausses des prix », dit-il. Quelques moments passent et deux jeunes filles voilées, âgées d’une vingtaine d’années arrivent. « Je suis venue donner ma voix à une femme. Je n’ai trouvé qu’une seule femme et je l’ai choisie bien que je ne la connaisse pas et je n’aie jamais entendu parler d’elle », dit-elle. Son amie, elle, cherche un député capable de fournir des emplois pour les jeunes et de régler les problèmes du quartier.

A Talbiya, un quartier pauvre et très populaire à Guiza, l’ambiance est différente. Un jeune homme avec un ordinateur est installé dans la rue pour aider les citoyens à trouver leurs bureaux de vote bien que ce service puisse être obtenu par télé­phone. « J’offre ce service aux citoyens de mon quartier car la plu­part sont analphabètes », affirme Amir, qui nie travailler pour le compte d’un candidat. Bien que le taux de participation soit supérieur à Talbiya à celui des autres quartiers de Guiza, il reste nettement inférieur à celui de 2012.

« Beaucoup d’électeurs sont perdus, car ils se sont rendus à leurs bureaux de vote habituels, mais ils ont découvert que leurs noms ont été transférés vers d’autres bureaux », affirme Amir. Face à la faible parti­cipation, une demi-journée de congé a été accordée aux fonctionnaires pour qu’ils trouvent le temps d’aller voter.

Salafistes contre PND

A Alexandrie, à 220 kilomètres au nord-ouest du Caire, 391 candidats se disputent 24 sièges dans 10 cir­conscriptions différentes. Tout comme à Guiza, le taux de partici­pation est faible. Le premier ministre, Chérif Ismaïl, a estimé que celui-ci se situe aux alentours de 17 % le premier jour des élections. La ville est un fief islamiste. Mais cette année, en l’absence des Frères musulmans, déclarés organisation terroriste, le parti salafiste Al-Nour affronte les anciens membres du PND qui participent au scrutin en tant qu’indépendants. C’est le cas notamment à Mina Al-Bassal, l’une des plus importantes circonscrip­tions de l’ouest d’Alexandrie, où Achraf Rachad Osman, l’homme d’affaires et fils de l’un des anciens dirigeants du PND, fait face à Essam Hassanein, candidat du parti sala­fiste Al-Nour.

Il est 13h devant l’école Youssef Al-Sébaï. Rien n’indique que c’est un jour d’élection : aucune file d’at­tente, aucune manifestation de joie comme aux dernières élections. Les rares électeurs présents sont des personnes âgées. C’est le cas de Tahani, ou Oum Mido, qui cherche son numéro dans la liste des élec­teurs, mais elle ne le trouve pas. « Ce n’est pas la première fois que je vote ici, pourquoi mon nom n’est-il pas sur les listes ? », demande-t-elle. Un agent de police essaye de l’aider à trouver son nom sur les listes électorales. Tahani finit par trouver son nom, mais elle ne sait pas encore pour qui elle va voter ! « Je dois choisir quelqu’un qui connaît les problèmes de la circons­cription et qui peut les résoudre », dit-elle. Les heures passent, et le bureau de vote est toujours désert. A 14h, seules 144 personnes avaient voté sur les 3 494 inscrites selon le magistrat en charge du bureau de vote. Al-Sayed Khalifa, 75 ans, affirme être venu en dépit de son âge pour « soutenir le président Sissi », car il faut, selon lui, « com­pléter la Feuille de route ».

A Dékheila, quartier populaire d’Alexandrie, qui souffre du manque de services et d’écoles, des eaux usées qui se déversent dans les rues, et du faible revenu des habitants, les élections sont régies par le clienté­lisme et la corruption. Haj Mahmoud Abdel-Moneim, 65 ans, a décidé de boycotter le scrutin. « Je suis vrai­ment dégoûté. Les voix se vendent ici entre 100 et 500 L.E. », affirme-t-il. Et d’ajouter : « La bataille élec­torale sera gagnée par ceux qui possèdent l’argent. Quant au pauvre citoyen, personne ne défendra son intérêt au parlement ».

En l’absence des autres factions islamistes, le parti Al-Nour a mobili­sé ses partisans à Alexandrie. A l’école Ammar Ibn Yasser, et en dépit de la mauvaise odeur des eaux usées, les femmes de ce parti, portant leur niqab noir, sont venues en nombre pour voter. « La vie est vraiment dif­ficile, c’est pour cela qu’on doit voter pour le candidat religieux qui peut sauver les prochaines généra­tions. Les candidats d’Al-Nour savent très bien combiner la religion et la politique », explique Mabrouka. A Gomrok, le plus ancien quartier populaire d’Alexandrie, la participa­tion reste faible. A l’école primaire Ahmad Abboud, 4 heures avant la fermeture, seuls 11 % des électeurs avaient voté selon Hicham Ibrahim, responsable de ce bureau de vote. « En plus, les électeurs qui sont venus voter ne connaissent pas les candidats. Je pense que les candidats n’ont pas fait leur campagne comme il se doit », assure Ibrahim. Bien que les bureaux de vote soient vides, la vie dans les rues et sur la corniche d’Alexandrie suit son cours normal. « Les gens ne vont pas voter car rien ne change », assure Mohamad, 28 ans, chauffeur de taxi, qui refuse de participer à ce scrutin parce qu’il ne le représente pas. « J’habite à Moharram Bey où tous les candidats sont des ex-PND ou bien des gens qui soutiennent le régime. Donc, rien ne va changer. Ils vont représenter le régime, pas le peuple », affirme-t-il.

Familles influentes

A Assiout, à mi-chemin entre Le Caire et Louqsor, le même spectacle se répète. 2 349 337 électeurs sont inscrits dans les 9 circonscriptions de cette région. 182 candidats sont en lice dont 69 appartiennent à des partis et 113 sont indépendants. 20 sièges individuels sont en jeu et 5 pour les listes. Il est 9h à Dayrout, les bureaux de vote sont déserts. Et les quelques rares électeurs venus voter sont des personnes âgées entre 45 et 70 ans. Beaucoup de jeunes ont préféré aller au café et fumer un narguilé. La chaleur qui règne en cette après-midi empêche-t-elle les gens d’aller voter ? A priori non. Il s’agit plutôt de l’absence d’enjeu. « Les jeunes n’ont rien à espérer de ce parlement car les candidats ne cherchent que leurs propres inté­rêts. Nous avions un espoir après la révolution du 25 janvier 2011, que les pauvres aient droit à un travail, à une meilleure éducation, à un meilleur logement et à de meilleurs soins médicaux. Mais jusqu’à pré­sent, rien de tout cela n’a été réali­sé. Le mètre carré de logement à Assiout varie entre 3 000 et 10 000 L.E. Comment peut-on fonder une famille dans ces conditions ? », se demande Mohamad Farouq, un jeune de 25 ans installé dans un café de la ville. Selon lui, les personnes âgées votent parce qu’elles ont leur vie derrière elles et tout ce qu’elles veulent c’est la stabilité. « Certains d’entre eux sont pauvres et ont besoin de l’argent distribué parfois par les candidats, ou votent pour les candidats qui ont une grande influence dans leurs circonscrip­tions », dit-il. Moustapha, un autre jeune qui travaille dans le domaine de la construction, ajoute : « La plupart des candidats sont des membres du PND. Pourquoi se fati­guer ? Pour qui je vais voter ? Pour un homme d’affaires ou un investis­seur dont le but est d’obtenir des terrains à bas prix de l’Etat pour les revendre à des sommes exorbi­tantes. Pourquoi devons-nous revoir les symboles du PND à nouveau dans nos circonscriptions ? Pourquoi renouveler le parlement de 2010 qui était l’une des raisons de la révolution de Janvier 2011 ? Nous sommes très pauvres et tous les gouvernements d’avant et d’après la révolution n’ont rien fait pour nous. Je cherche du travail depuis deux mois et j’ai deux enfants, quelle est la solution ? ».

La circonscription de Dayrout est dominée par le candidat Younès Al-Gaher qui a travaillé dans le sec­teur de la sécurité à Assiout et qui était directeur de la sécurité du gou­vernorat de Fayoum. Il a quitté son poste en juin dernier. Al-Gaher est issu d’une famille influente de la région et il s’appuie sur elle. Il est considéré par beaucoup à Assiout comme « un homme de l’ancien régime ». Et il n’est pas le seul. 65 % des candidats sont des anciens membres du Parti National Démocrate (PND de Moubarak). C’est le cas notamment de Mohamad Al-Sahafi, dans la deuxième circons­cription d’Assiout, un ancien officier de police qui a remporté les élections législatives en 2005 et 2010, sous l’étiquette du PND. Il possède un cercle d’influence important. Son principal concurrent est Mohamad Hamdi Al-Dessouqi, indépendant et qui était aussi un parlementaire du PND durant six mandats successifs, avant de perdre son siège en 2011 au profit des Frères musulmans. Dessouqi s’appuie sur la grande réputation de son père, Hamdi Al-Dessouqi, qui a représenté la cir­conscription au parlement depuis les années 1960 et qui jouit d’une grande popularité jusqu’à aujourd’hui.

Si les personnes âgées ont fait le choix de la stabilité, c’est aussi le cas de beaucoup de coptes. « Nous vou­lons un parlement pour rendre le pays plus stable politiquement et économiquement », affirme Mina, un citoyen copte. A Koum Bouha, une zone rurale habitée essentiellement par les coptes, l’affluence dans les bureaux de vote est plus grande. Beaucoup d’habitants à Assiout pen­sent que les élections seront rempor­tées par le parti des Egyptiens Libres fondé par l’homme d’affaires Naguib Sawirès. Beaucoup de coptes don­nent en effet leurs voix à ce parti. « Nous voulons la stabilité afin de fermer la porte face aux islamistes. Nous étions menacés sous la prési­dence de Morsi. J’ai 3 enfants dont deux étudient la médecine. Nous avons besoin de la sécurité afin que nos enfants continuent leurs études », affirme Ihab Bassili. Les coptes sont également présents avec force dans la ville d’Assiout. Inès, professeure et mère de deux filles âgées de 10 et de 12 ans, affirme elle qu’elle a insisté à participer aux élections pour apprendre à ses filles à voter. « J’ai essayé cette fois de choisir de nou­velles figures loin des candidats du PND. Nous devons avoir de l’espoir même si nous avons en Egypte encore beaucoup de problèmes à régler », dit-elle. Face aux symboles de l’an­cien régime de Moubarak, les isla­mistes ont 5 candidats seulement, tous du parti salafiste d’Al-Nour. Ils n’ont pas assez de popularité, surtout après les attentats terroristes qui ont eu lieu ces deux dernières années.

Absence d’enjeux, mais surtout de programmes électoraux caracté­risent ces élections législatives 2015.

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