Dimanche, 14 avril 2024
Al-Ahram Hebdo > Economie >

Crise économique: Au-delà des rumeurs

Salma Hussein, Lundi, 31 décembre 2012

En dépit des prévisions alarmistes, l’économie égyptienne reste solide. Depuis le début de la transition, les différents gouvernements ont tendance à « exagérer » la situation pour faire passer des mesures impopulaires.

crise
Les rumeurs sur la démission du gouverneur de la Banque Centrale et leur démenti ont ébranlé la confiance en l'économie égyptienne. (Photo: Ahmad Abdel-Razeq)

Le gouvernement Qandil a mis plus de dix jours avant de nier les rumeurs sur la faillite de l’économie égyptienne. Ces rumeurs avaient commencé juste avant la première phase du référendum sur la nouvelle Constitution, le 15 décembre. Elles annonçaient que le pays était « au bord de faillite » et que le gouvernement étudiait « la confiscation des dépôts bancaires pour payer les fonctionnaires et s’acquitter des dettes internes et externes ».

Un jour après la première phase du référendum, la télévision officielle affirmait la démission du gouverneur de la Banque Centrale, Farouq Al-Oqda, et annonçait une rencontre entre le président de la République et l’un des successeurs potentiels d’Al-Oqda. Et ce, après des nouvelles non confirmées sur un différend entre le gouverneur et le premier ministre au sujet des réformes économiques en cours d’élaboration. Le lendemain, la nouvelle fut démentie par la présidence. L’économie égyptienne souffre de problèmes structurels qui datent de l’ère Moubarak, mais la situation est loin d’être dangereuse. Le gouvernement possède des dépôts bancaires à hauteur de 60 milliards de L.E., et d’autres en dollars. Il n’a aucun problème à honorer ses engagements envers ses créditeurs. La croissance est toujours positive. Elle a atteint 3,4 % en 2012. La fuite en masse des capitaux a été freinée il y a plus d’un an, et l’inflation est à son plus bas niveau. Cependant, les rumeurs sur la faillite de l’économie ont provoqué deux réactions. La première est que beaucoup de particuliers ont retiré leurs dépôts bancaires. Et certaines personnes ont transformé leur épargne en dollars, amplifiant les pressions sur la livre égyptienne (voir p. 15).

Le gouvernement a cependant fait la sourde oreille jusqu’au 26 décembre, lorsque le ministre des Finances a fait sa première déclaration niant les rumeurs de faillite. Les mauvaises rumeurs sur l’économie pendant la période transitoire sont devenues courantes. Ainsi de temps à autre, des responsables au gouvernement mettent en garde contre un effondrement de l’économie. Et cela, pour faire passer — sans susciter de grogne sociale — des décisions anti-populaires. Cela a été le cas en mai 2011, mois marqué par de très fortes turbulences, et en décembre 2011, lors de la nomination du premier ministre Kamal Al-Ganzouri, lorsque des confrontations violentes ont eu lieu entre la police et les manifestants.

Al-Ganzouri avait l’intention d’augmenter le prix du carburant. Et les rumeurs ont coïncidé avec une conjoncture politique et économique très compliquée.

Qandil
Qandil annonce des « mesures difficiles» pour sauver l'économie.
Le 24 décembre dernier, après le référendum populaire sur la Constitution, l’agence de notation Standard and Poor’s (S&P) a revu à la baisse la notation des trois plus grandes banques égyptiennes à B- au lieu de B pour l’emprunt souverain à long terme. C’est en fait la même notation qu’elle accorde à la Grèce, ce qui a semblé confirmer les rumeurs de faillite. Alors qu’en réalité, il n’y a pas à comparer entre les économies des deux pays. La notation de S&P est due à l’instabilité politique. « Une autre baisse est prévue si l’instabilité politique persiste », avertit S&P.

C’est en fait la troisième fois depuis le 25 janvier 2011 que la notation de l’Egypte est revue à la baisse sur fond d’instabilité politique. La crise politique s’était amplifiée le 22 novembre dernier quand le président Morsi a émis une déclaration constitutionnelle lui accordant une immunité — temporaire — contre toute poursuite judiciaire et protégeant le Conseil consultatif et l’assemblée constituante, à majorité islamiste, contre une dissolution par la Haute Cour constitutionnelle. La déclaration a déclenché une vague de violence dans la rue entre opposants et partisans de Morsi.

De plus, la crise s’est accentuée lorsque le président a insisté sur le fait que le référendum sur la nouvelle Constitution serait tenu, malgré une grande opposition au texte. De même, une grande partie des juges ont refusé la supervision du scrutin.

Difficultés économiques persistantes

C’est dans cette atmosphère tendue que les Egyptiens ont découvert que le président Morsi a approuvé — en tant que détenteur temporaire du pouvoir législatif — une augmentation des dépenses publiques de 50 milliards de L.E., ce qui signifie une hausse du déficit budgétaire. Cette décision n’a été ni discutée au sein du Conseil consultatif, ni évoquée par les médias. Les Egyptiens ont pris connaissance de cette loi par le Journal officiel. La banque d’investissement EFGHermes a ainsi revu à la hausse ses prévisions sur le déficit budgétaire à 11,7 % pour l’exercice en cours qui prend fin en juin 2013, et ce, au lieu de 10,9 %. Le ministère des Finances misait initialement sur un déficit de 7,8 %. Cet écart montre que le ministère n’a pas réussi à limiter les dépenses publiques et n’a pas été en mesure de finaliser un accord difficile avec le FMI pour l’obtention d’un prêt de 4,8 milliards de dollars, selon Economist Intelligence Unit paru en décembre.

Le creusement du déficit budgétaire est au centre d’un différend entre le Parti Liberté et justice, au pouvoir, et Momtaz Al-Saïd, ministre des Finances. La veille du référendum, le gouvernement avait annoncé la promulgation — toujours clandestine — par Morsi de lois sur la hausse de la TVA et l’imposition de nouveaux impôts sur les petits salariés. Des mesures qui mèneraient à l’augmentation des prix de plusieurs matières de première nécessité. Quelques heures plus tard cependant, à 2h du matin, le président annonce le gel de ces lois pour ne pas provoquer la colère de ses partisans issus des classes moyenne et pauvre la veille du référendum et ne pas mettre en danger un équilibre fragile sur un « oui » pour la Constitution.

Un clivage gouvernement-Frères musulmans ?

Ces développements ont révélé un clivage entre la présidence de la République et le cabinet ministériel. Lors de la formation du gouvernement Qandil, en juillet 2012, les observateurs ont parlé d’un premier ministre proche des Frères musulmans, à cause de son look islamique, notamment sa barbe. Un fait nié tant par Qandil que par les Frères. Un membre influent de la confrérie révèle à l’Hebdo que Qandil avait la préférence des services de renseignements égyptiens. En fait, le plus jeune premier ministre de l’histoire de l’Egypte a occupé pendant longtemps le poste « délicat » de directeur du bureau du ministre de l’Irrigation, considéré comme un ministère souverain.

Les Frères musulmans, eux, n’ont cessé de répéter — sans trop convaincre leurs opposants — qu’ils n’ont que 5 ministres dans ce cabinet et que Qandil ne fait pas partie de la confrérie et que sa nomination a été le résultat d’un compromis avec le Conseil militaire. Ce qui explique cette crise entre le gouvernement et la confrérie.

Le 26 décembre, le lendemain de l’annonce officielle des résultats du référendum sur la Constitution, qui a vu la victoire du « oui » avec 63,8 % des voix, Morsi a fait un discours dans lequel il a parlé d’un « remaniement ministériel limité, pour que le gouvernement Qandil puisse faire face aux problèmes économiques ». Le lendemain, une source officielle bien informée a révélé au quotidien Al-Masry Al-Youm que le remaniement porterait sur 8 ministres du secteur économique, tous choisis par le Conseil militaire, comme les ministre du Développement local, de l’Approvisionnement, du Pétrole, de l’Electricité et des Finances. Les Frères musulmans veulent les remplacer par des ministres qui leur sont fidèles, selon la même source. Le nom du jeune économiste Abdallah Chéhata, président du comité économique au sein du Parti Liberté et justice, est alors cité pour le portefeuille des Finances.

La guerre des discours Morsi-Qandil

Le 29 décembre, Morsi a fait un discours devant les députés du Conseil consultatif, qui détiennent le pouvoir législatif jusqu’à l’élection d’un nouveau Parlement. Lors de ce discours, le président a voulu rassurer (d’une façon exagérée) les Egyptiens vis-à-vis de la situation économique. Il a affirmé être en négociation avec Qandil sur le remaniement ministériel. Les Frères musulmans ont laissé entendre qu’ils voulaient le président du Parti Liberté et justice, Saad Al-Katatni, comme premier ministre.

Le lendemain, Hicham Qandil a fait un discours pour « défier » les Frères. « Ce gouvernement est formé de technocrates et le remaniement comportera des ministres technocrates », a-t-il dit, rétorquant à ceux qui réclament des ministres partisans. Jusqu’à l’impression d’Al- Ahram Hebdo, les noms des nouveaux ministres n’étaient pas encore connus.

Dans les coulisses, le bras de fer continue. En attendant, Qandil a souligné que son gouvernement avait choisi de « prendre des mesures difficiles » et anti-populaires dès le début de l’année, et ceci au lieu de se plier aux revendications des travailleurs. Il a en plus promis aux investisseurs de nouveaux privilèges qu’il n’a pas cités. La délégation du FMI doit mener un nouveau cycle de négociations avec l’Egypte en janvier. Le nouveau cabinet ne changera pas les objectifs économiques, focalisés surtout sur la croissance et l’investissement et non sur l’emploi et la justice sociale.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique