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L’Egypte, un an après

Aliaa Al-Korachi, Lundi, 01 juin 2015

Positif au niveau de la politique étrangère et de la lutte contre le terrorisme, mitigé au niveau de la politique interne. Tel est le bilan que dressent les analystes un an après l'investiture du président Abdel-Fattah Al-Sissi.

L’Egypte, un an après
Le président lors de la conférence pour le développement économique à Charm Al-Cheikh, tenue en mars dernier. (Photos : Reuters)

Un selfie avec le président. Une dizaine de jeunes se précipitent vers la piste pour entourer le président Abdel-Fattah Al-Sissi qui, quelques secondes plus tôt, prononçait le discours de clôture de la conférence pour le développement économique (EEDC) à Charm Al-Cheikh, en mars dernier. Spontanément, un des jeunes sort son portable et prend plusieurs clichés avec le président sous les longs applaudissements de la foule. Cette conférence, qui a vu la participation de plusieurs centaines d’investisseurs ainsi que des délégations de haut niveau venues des quatre coins du monde, a connu un grand succès et s’est achevée par des accords d’investissements étrangers directs à hauteur de 36,2 milliards de dollars. Pourtant, le 8 juin 2014, lorsque le président Abdel-Fattah Al-Sissi prend ses fonctions, l’Egypte est un pays boudé par les pays occidentaux, mais aussi par l’Union africaine.

Certes, en l’espace d’un an, beaucoup de choses ont changé.

L’essor de la diplomatie

Le Caire a réussi à se replacer sur la scène internationale. Sur le plan diplomatique tout d’abord. L’Egypte a réussi à diversifier ses relations. C’est ce qu’explique Malek Aouny, rédacteur en chef du magazine Al-Siyassa Al-Dawliya (politique internationale) publié par le groupe de presse Al-Ahram. Selon lui, Al-Sissi a essayé au cours de sa première année de « rétablir l’équilibre et la vitalité » de la diplomatie égyptienne. « Il s’est mis à tisser un réseau de relations stratégiques avec plus d’un axe afin de donner des coudées franches à la politique étrangère de l’Egypte », dit Aouny. Avis partagé par Ahmad Youssef, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, pour qui la diplomatie égyptienne a été active dans toutes les sphères. « Sur le plan arabe, il y a une reconsidération claire et nette des relations », dit Youssef.

Lors de sa campagne électorale, puis à la tête du pays, le président Al-Sissi n’a cessé de promettre que l’Egypte veut conserver « la sécurité nationale arabe », notamment celle de la région du Golfe. Une promesse qui a été « mise à l’épreuve » comme l’explique Youssef, quand l’Egypte a rejoint la coalition arabe contre les Houthis au Yémen, grands alliés de Téhéran et qui menacent la sécurité du Golfe. L’idée d’une force arabe commune dont le mécanisme est en train aujourd’hui d’être élaboré par les dirigeants de la région a été initialement lancée du Caire, lors du sommet arabe en mars dernier. Néanmoins, « les considérations de sécurité nationale égyptienne ont toujours prévalu », annonce Aouny. Car, malgré les intérêts entre l’Egypte et les pays du Golfe, depuis la révolution du 30 juin 2014, Le Caire a pris des positions indépendantes de celles notamment de l’Arabie saoudite, en ce qui concerne le conflit en Syrie ou en Libye. Le président n’a pas non plus cédé aux pressions saoudiennes d’envoyer des troupes au sol au Yémen, jugées comme une intervention très risquée.

Sur le plan européen, le président a multiplié les voyages. Il s’est notamment rendu en France, en Espagne et il se rend ce mercredi en Allemagne. « L’Egypte est vue aujourd’hui par beaucoup de pays européens comme un partenaire majeur dans la guerre contre le terrorisme dans la région », dit Youssef. Et d’ajouter : « Les adversaires du régime, avec en tête les Frères musulmans, ont tout fait pour entraver les mouvements de l’Egypte sur la scène internationale. L’insistance d’Al-Sissi à se rendre en Allemagne cette semaine, malgré les déclarations hostiles du président de son parlement, démontre sa volonté de surmonter ces entraves », affirme Youssef.

Sur le continent noir, l’Egypte a aussi marqué un retour réussi après une rupture presque totale ces deux dernières décennies. Pour Aouny, on reste toutefois dans une phase exploratoire. « Il faut une nouvelle stratégie, de nouveaux outils basés sur des considérations de développement (voir p 5) », dit-il. L’Egypte devrait dans cette optique accueillir le 10 juin le sommet de trois blocs économiques africains (COMESA - SADC - EAC) en vue de lancer une zone de libre-échange comprenant 26 pays africains.

L’indépendance « raisonnable » vis-à-vis de Washington est aussi claire depuis les premiers jours au pouvoir d’Al-Sissi, selon Youssef. « La diversification des sources d’armement a été une carte que Le Caire a bel et bien jouée. L’Egypte vient de signer un contrat d’armement pour l’achat de 24 Rafale français, un autre beaucoup plus important va voir le jour prochainement », indique Youssef. Selon Talaat Mosallam, expert sécuritaire, les accords d’armement conclus avec Moscou ne sont pas inscrits dans un agenda politique comme c’est souvent le cas avec Washington (voir p. 5).

Bref, selon Aouny, la diplomatie égyptienne a été en mesure, au cours de la première année d’Al-Sissi au pouvoir, de prendre « des positions fortes pour l’intérêt de l’Egypte et pour la stabilité de la région », mais sa capacité reste encore limitée sur la scène internationale. Et cet état ne changera pas si la situation intérieure de l’Egypte n’est pas consolidée et si la crise économique n’est pas surmontée.

Politique interne, trop tôt pour faire le bilan

Le dossier de la politique interne est le plus compliqué. « Vu les problèmes structuraux dont souffre l’Egypte, le président avait fixé, par précaution, un délai de deux ans pour mesurer une première amélioration dans la vie des Egyptiens. Ainsi, toute évaluation de l’année d’Al-Sissi au pouvoir serait prématurée », affirme l’éditorialiste Abdallah Al-Sennawi. Selon lui, l’approche économique et sociale du président n’est pas encore claire pour l’opinion publique, chose qui peut compromettre sa popularité. « Le président Al-Sissi vénère le travail comme semblent indiquer ses discours, mais jusqu’à présent, cela n’a pas été traduit de manière concrète », affirme Al-Sennawi. Il impute la responsabilité au gouvernement, car celui-ci n’arrive pas à traduire « la vision du président ».

Par ailleurs, avec l’élection repoussée du parlement qui doit mettre un terme au processus de transition, les partis politiques de toutes tendances regrettent une stagnation politique. La date des élections a été reportée à trois reprises. « Elle reste pour l’instant inconnue et malgré les problèmes d’inconstitutionnalité de la loi électorale, le gouvernement est en partie responsable de ce retard, car le dossier a été confié depuis le départ à un comité législatif inefficace », dit Ramy Mohsen, directeur du Centre des études parlementaires. Selon un rapport publié par ce centre, le président, se dotant du droit de légiférer en raison de l’absence de parlement, a prononcé plus de 300 lois et décrets présidentiels au cours de sa première année de pouvoir. « L’absence d’élections aura un impact négatif sur les électeurs, car ceux-ci commenceront à perdre espoir de voir un jour un parlement. Il y aura une sorte de nonchalance, car les lois sont de toute façon promulguées par le président », affirme Mohsen.

Pourtant, la dernière rencontre du président avec les partis, la troisième en un an, a été fructueuse, selon Ayman Abdel-Wahab, puisque le président leur a promis de soumettre leur projet de loi sur les élections unifié à un comité législatif.

L’économie s’améliore, mais ...

« L’économie égyptienne est en redressement continuel depuis l’investiture d’Al-Sissi », dit Fakhry Al-Feqqi, expert économique. Le taux de croissance a augmenté et a atteint 5,6 % au cours du premier semestre de l’année fiscale 2014/2015, et le dernier trimestre de l’année 2015, seul, a enregistré 4,3 %, contre 2 % l’année dernière.

Le FMI avait estimé dans son dernier rapport publié en janvier dernier que l’Egypte a dépassé ses prévisions d’une croissance à 3,2 % en 2015. L’agence de notation Moody’s avait relevé à B3 la note de l’Egypte en avril dernier pour l’emprunt sur le long terme en devise locale et étrangère. Cette hausse de la note de l’Egypte, selon Moody’s, s’explique par la hausse du taux de croissance et la stabilité monétaire et économique dont jouit le pays sur le moyen terme.

Pourtant, Rasha Kenawi, économiste et ancienne conseillère du ministre de l’Investissement, estime que l’amélioration s’observe seulement en termes de climat économique. Car en termes de chiffres, l’Egypte n’est pas encore à la hauteur des attentes. « Cette année s’est écoulée sans aucune vision économique. Je ne sais pas si le gouvernement optera pour une économie basée sur les services comme à Dubaï ou basée sur les industries » (voir Entretien). Al-Sennawi pense, lui, que les orientations de la politique économique n’ont pas encore été définies. Le problème aussi est que les réformes économiques n’ont pas été converties en termes de justice sociale. « Le dossier de la justice sociale semble être le point faible de la première année d’Al-Sissi au pouvoir », dit-il.

Et d’ajouter : « La base populaire, qui a propulsé Al-Sissi à la présidence, formée majoritairement de la classe défavorisée, a gagné au cours de cette année beaucoup moins que ce qu’elle attendait ». Par ailleurs, la classe aisée a obtenu beaucoup plus que ce qu’elle méritait, ajoute Al-Sennawi. La nouvelle loi de l’investissement et les exonérations fiscales ont donné davantage de privilèges fiscaux aux élites. Al-Sennawi craint aussi que « les grands projets n'aient seulement une importance stratégique et non une importance pour le développement, en ignorant les petits et les moyens projets ».

Dans son dernier discours, le président Al-Sissi a dévoilé que le gouvernement préparait un certain nombre de petits et moyens projets qui vont prochainement voir le jour. « On va consacrer 350 feddans (147 ha) à de petites et moyennes entreprises opérant dans le domaine de l’industrie des meubles pour créer une cité à l’instar de Damiette », a indiqué le président dans son dernier discours.

Dans le domaine de l’électricité, les coupures de courant sont moins fréquentes. Ceci est dû au fait que le gouvernement a mis en place un plan d’urgence pour remédier à la pénurie d’électricité, en investissant des dizaines de milliards de L.E. pour le redressement de ce secteur. « L’électricité est une question de sécurité nationale en Egypte, les crises d’électricité qui ont eu lieu l’année passée ne vont pas se répéter », affirme Mohamad Chaker, ministre de l’Electricité (voir page 6).

Le recul du terrorisme

La sécurité reste le dossier le plus épineux de cette première année au pouvoir du président Al-Sissi comme l’explique Khaled Okacha, expert sécuritaire, qui voit une baisse significative du nombre d’opérations terroristes ces derniers mois. Pour l’expert, dans le Sinaï, le changement radical dans la stratégie militaire de la lutte contre le terrorisme a permis de réaliser de grandes avancées. « La zone tampon imposée tout au long de la frontière avec Gaza pour empêcher l’infiltration des terroristes et la mise en place d’un commandement militaire unifié, chargé exclusivement de la lutte contre le terrorisme dans le Sinaï qui facilite la coordination des informations entre les différents services de renseignements, ont été des mesures très efficaces », dit-il. Toutefois, des efforts supplémentaires sont encore requis pour sécuriser totalement le Sinaï. Quant à la sécurisation des frontières ouest avec la Libye qui s’étendent sur 1 200 km, entamée il y a deux ans, elle a porté ses fruits. « L’armée a grandement réussi a mettre un terme à l’infiltration des éléments formés et équipés qui commettaient des opérations sophistiquées comme celle contre le siège de la police au Caire et celui du gouvernorat de Qalioubiya ».

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