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L’Iran et ses futures manoeuvres

Hana Afifi, Mercredi, 08 avril 2015

La guerre au Yémen et le récent accord de Lausanne sur le nucléaire iranien chambardent les rapports de forces dans la région entre Riyad et Téhéran.

L’Iran et ses futures manoeuvres
L'Arabie saoudite face à l'Iran au Yémen. (Photo : Reuters)

« Le Yémen est devenu une scène de guerre par procuration entre des forces régionales, alors que le pays connaît un acharnement autour du pouvoir et entre de nombreuses forces yéménites, quatre ans après la révolu­tion », écrit le spécialiste des relations internationales Amr Abdel-Ati dans un rapport publié cette semaine par le Centre régional des études straté­giques RCSS.

Le conflit arabo-iranien est en effet omniprésent dans la guerre menée par l’Arabie saoudite, alliée à 8 pays arabes et le Pakistan, contre les Houthis au Yémen. C’est un tournant dans la politique étrangère du Royaume des Al Saoud qui rompt avec sa retenue d’antan. Téhéran, qui soutient les Houthis sans jamais l’ad­mettre, plaide pour un règlement paci­fique, n’ayant pas d’autres choix.

L’Iran a été obligé de pousser vers une solution politique, estiment des analystes, tout en critiquant les opéra­tions militaires et appelant à leur arrêt. « L’Iran et l’Arabie saoudite peuvent coopérer pour résoudre la crise yéménite », a déclaré l’adjoint du ministre des Affaires étrangères ira­nien, Hossein Amir Abdollahian, suite aux offensives saoudiennes aériennes lancées le 30 mars, et cité par Reuters. « L’Iran recommande que toutes les parties au Yémen reviennent au calme et au dialogue », a-t-il encore dit.

Pour le moment, en effet, l’Iran n’est apparemment pas en mesure d’appuyer ses partisans sur le terrain, l’accès au Yémen étant barré, que ce soit par la voie maritime ou aérienne. « Le Yémen n’est pas la Syrie », affirme Mohamad Abbas Nagui, spé­cialiste des affaires iraniennes. Il explique qu’il n’existe pas d’accès au Yémen permettant à l’Iran d’aider les Houthis, contrairement à la Syrie où l’accès est plus facile. « Depuis le lancement de l’opération Tempête décisive, il est clair que Téhéran n’a d’autre solution que de faire appel au dialogue », explique de son côté Mohamad Mohsen Aboul-Nour, spé­cialiste des affaires iraniennes et des relations internationales. Pourtant, il estime que l’Arabie saoudite n’accep­tera de solution politique que si « la légitimité constitutionnelle » est de retour, dirigée par le président yémé­nite Abd-Rabbo Mansour Hadi, que les Houthis soumettent leurs armes et qu’ils reconnaissent la légitimité de Hadi. « J’exclus catégoriquement que l’Iran puisse accepter ces conditions, car il perdra la carte yéménite straté­gique qu’il détient depuis 25 ans », dit-il.

Un impact décisif

Ce conflit entre Téhéran et Riyad en soutien de forces yéménites opposées aura un impact décisif sur le rapport de forces entre les deux pays. Moustapha Al-Labbad, spécialiste des affaires iraniennes et directeur du Centre Al-Charq pour les études régionales et stratégiques, estime que « le bombardement aérien des posi­tions houthies et des forces de Ali Abdallah Saleh au Yémen ne change­ra pas les rapports de forces sur le terrain, sauf en les menant à la table des négociations ».

La guerre, venue d’une initiative saoudienne, est menée pour deux rai­sons : contrarier l’avancée des Houthis qui menacent l’Arabie saou­dite et le détroit stratégique de Bab Al-Mandab, et pousser vers une solu­tion politique. « Mais il se peut que cette solution politique ne soit pas dans l’intérêt de l’Iran », dit Nagui. D’après lui, dans le cas d’un dialogue, les Houthis passeront d’une force dominante sur le terrain à une simple partie parmi d’autres dans le dialogue. Ce qui serait une perte pour l’Iran. En guise de riposte, Nagui pense que l’Iran peut « créer plus de problèmes » pour l’Arabie saoudite dans des lieux où se trouvent des communautés chiites, notamment en Syrie et à Bahreïn, renforçant un sentiment d’encerclement croissant chez les Saoudiens.

D’un mauvais oeil

Le député du Conseil islamique Al-Choura (le parlement) à Téhéran Ali Réda Zakani a déjà déclaré en septembre 2014 ; quand les Houthis avaient pris le contrôle de la capitale yéménite, que : « L’Iran contrôle maintenant 4 capitales arabes, d’abord Bagdad, puis Damas, Beyrouth et Sanaa ». L’accord-cadre conclu le 2 avril à Lausanne entre l’Iran et le groupe 5+1 devrait accroître la hantise du Royaume qui voit d’un mauvais oeil les tentatives iraniennes de s’inscrire comme force régionale. Nagui estime qu’un tel accord permet à l’Iran de se position­ner sur la scène politique internatio­nale. « Maintenant, Téhéran va non seulement dire qu’elle est importante, mais qu’elle est numéro un dans la région », dit-il. L’entente entre Téhéran et Washington donnerait à l’Iran un avantage au détriment de l’Arabie saoudite dans les zones de conflit, même si le rapport de forces aujourd’hui sur le terrain est évidem­ment favorable à Riyad.

Le roi Salman d’Arabie a émis l’es­poir qu’un accord final sur le pro­gramme nucléaire iranien renforce la sécurité régionale au Moyen-Orient. Dans un article publié, dimanche, dans The Independant, le journaliste britannique Robert Fisk écrit : « L’Iran renaît en tant que grande nation du Moyen-Orient et l’accord-cadre pourrait un jour marquer le retour de la République islamique âgée de 36 ans au statut de superpuis­sance régionale, comme cela existait sous le Chah (...). L’Iran pourrait, au fil du temps, devenir le gendarme des Etats-Unis dans le Golfe ».

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