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Premiers pas vers une force arabe commune

Samar Al-Gamal, Mardi, 31 mars 2015

Sur le principe, les pays arabes ont approuvé la formation d'une force arabe commune. Pourtant, plusieurs pays n'y ont manifesté qu'un faible engouement. Davantage de consultations auront lieu avant de parvenir à un éventuel accord final.

Premiers pas vers une force arabe commune
(Photo : Reuters)
De notre envoyée spéciale

Des hélicoptères Apaches survolaient les lieux cernés par des mesures de sécurité fortement renforcés. Dans le palais des congrès à Charm Al-Cheikh, au bord de la mer Rouge, les rois et chefs d’Etats arabes se réunissaient pour leur 26e sommet ordinaire.

Un sommet ordinaire mais qui se déroule dans un contexte particulier. Une coalition de pays arabes dirigée par l’Arabie saoudite s’est lancée dans une intervention militaire au Yémen, cherchant à porter secours au régime du président Hadi Mansour. Le sujet a dominé les discussions dans la grande salle et dans les coulisses.

Pourtant, l’Egypte avait les yeux braqués sur un autre sujet qu’elle a réussi finalement à le faire adopter en tant que « principe » autour duquel « les consultations se poursuivront » dans la déclaration finale du sommet. Il est question de la formation d’une force militaire arabe commune.

Dans son discours d’inauguration, tout comme dans sa déclaration finale, le président égyptien, Abdel-Fattah Al-Sissi, ne cachait ni son enthousiasme, ni son espoir de voir ses confrères arabes partager le même esprit pour concrétiser ce projet et défendre « la sécurité nationale arabe » face « aux menaces contre l’existence et l’identité arabe ».

Mais les choses se sont passées autrement, et le consensus protocolaire cachait les différends. Des pays arabes ont refusé d’approuver le projet les yeux fermés. Les uns, à l’instar de l’Algérie et de l’Iraq, ont demandé davantage de consultations, voire des études approfondies. Bagdad l’a dit ouvertement par la voix de son chef de diplomatie, Ibrahim Jaafari : « Il fallait avoir des consultations suffisantes et des études préalables à l’annonce du projet pour élaborer des stratégies spécifiques sur les méthodes de travail d’une telle force. La capacité et l’expérience de l’armée iraqienne, une des plus anciennes dans la région et qui a participé à 3 guerres, devraient être consultées », a-t-il dit dans un entretien avec l’Hebdo (lire page 6).

Alger s’est exprimé en session close. La Jordanie, traditionnel allié du Caire, a maintenu le silence, et son roi Abdallah, qui a conduit lui-même son hélicoptère pour assister au sommet, ne s’est pas prononcé et a vite rebroussé chemin.

La grande surprise est venue du côté saoudien. En prenant la parole juste après le président égyptien, le roi Salman d’Arabie saoudite n’a pas fait référence au projet égyptien et s’est rapidement envolé pour son pays accompagné du président Yéménite Mansour Hadi.

Moustapha Al-Labbad, président du centre L’Orient pour les études stratégiques, estime que « la session d’ouverture du sommet reflète le contraste des visions du Caire et de Riyad sur les priorités régionales en dépit de toute la rhétorique qui prévaut dans les médias, à la fois dans la formation d’une force arabe commune d’action ou dans les diverses questions régionales », notamment sur la Syrie.

Selon un haut diplomate arabe qui a assisté aux réunions préparatoires la veille de la rencontre des chefs d’Etats, Riyad a émis des « réserves » quant à la proposition égyptienne, alors que les deux pays sont fortement alliés depuis la chute du régime des Frères en Egypte. « Les Saoudiens disent que la formation d’une force permanente exige un important financement, et que les pays du Golfe risquent d’en assumer la plus grande part ».

Mais ce n’est pas la seule raison d’opposition, selon ce haut diplomate égyptien. « Une telle force aura besoin de bases d’entraînement et de lieux de réunion, et le Royaume a exprimé sa méfiance face au fait que les autres pays demandent aux Saoudiens de les accueillir sur leur territoire. Ils veulent tout sauf une épine dans le pied », dit-il.

Les sources qui se sont exprimées sous couvert de l’anonymat en marge du sommet estiment que Riyad préfère non pas une force permanente, mais traiter « les menaces au cas par cas », à l’instar de l’intervention au Yémen. Un appel est lancé et ceux qui veulent s’y joindre n’ont qu’à le faire.

Une source auprès de la Ligue arabe se demande si « les Saoudiens seraient prêts à s’engager en Libye ou à laisser l’Egypte jouer un grand rôle là-bas ? Est-ce que Le Caire pourrait accepter la présence de forces militaires arabes dans le Sinaï ? Ce sont des calculs très minutieux dont personnes ne connaît la réponse ». Chaque Etat arabe cherchant à avoir la garantie que les négociations ne se feront pas sans lui est ainsi prêt à accepter un accord de principe.

Pour la potentielle force arabe, « la participation serait volontaire », selon le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukri, qui a déclaré dans une conférence de presse à l’issue du sommet qu’« il y a une volonté politique et la détermination d’un certain nombre de pays à créer une telle force. Ceci est suffisant, parce que la construction est un choix, et il ne faut pas développer de cadre général qui rassemble tous les pays arabes ».

L’aval du simple « principe » a été qualifié de « décision majeure » par le secrétaire général de la Ligue arabe, Nabil Al-Arabi.

La source de la Ligue arabe affirme que « cette force devrait être formée sous la convention de défense commune, mais elle ne sera pas une réactivation de cette convention ».

« Le travail qui va être fait dans les 3 mois suivants le sommet devrait ainsi donner un contenu et un corps à cette proposition », a précisé le ministre marocain des Affaires étrangères, Salaheddine Mezouar, dans une rencontre avec l’Hebdo lors du sommet.

Une troïka a été formée par l’actuel pays président du sommet, son prédécesseur et son successeur, soit l’Egypte, le Koweït et le Maroc, pour suivre les démarches. Une commission de hauts responsables de chaque Etat membre, sous la supervision de leurs chefs d’Etat-major, aura un mois pour présenter des recommandations sur la composition de la force, ses objectifs, ses modalités de mise en oeuvre et son budget. Puis, ces recommandations devront être entérinées dans les quatre mois à venir par les ministres de la Défense.

Une source officielle égyptienne a dévoilé qu’Al-Arabi devrait s’entretenir la semaine prochaine avec le ministre égyptien de la Défense, Sedqi Sobhi. La semaine d’après, ce sera le tour des chefs d’Etats-majors arabes, puis des ministres arabes de la Défense et des Affaires étrangères.

Mais le chemin est encore pavé d’obstacles avant que cette force ne voie le jour, et Le Caire en est apparemment conscient. D’après un diplomate égyptien, « Le Caire préfère accélérer la formation de la force et reporter les points de discorde à plus tard ».

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