Al-Ahram Hebdo, Société | On se voit de moins en moins
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 Semaine du 16 au 22 avril 2008, numéro 710

 

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Société

Changement. Rythme de vie éprouvant, embouteillage, nouvelle technologie, on se rend de moins en moins visite. La convivialité orientale serait-elle en train de prendre un coup dur ? Décryptage.

On se voit de moins en moins

Il est près de 18 heures, Le Caire bourdonne telle une ruche enfumée quand la voiture de Karim s’engage dans la rue Al-Tahrir. Une place qu’il redoute le plus, tant la circulation y est dense. Et pas seulement aux heures de pointe, mais à n’importe quel moment de la journée. Karim sait qu’il va être bloqué au moins une demi-heure avant de prendre l’axe du 6 Octobre. Un trajet qui va lui prendre énormément de temps. Accompagné de sa femme et ses deux enfants, il prend son mal en patience. Cela fait des mois qu’il reporte cette visite à une cousine qui vient de se marier. « J’ai honte, tout le monde est parti la voir, sauf ma femme et moi. Manque de temps, période d’examens, et d’autres incidents imprévus ont fait que j’ai dû m’excuser à maintes reprises », explique-t-il.

Mais avant de se décider à faire cette visite de courtoisie, il a dû se programmer, choisir une journée où ses enfants sont en congé à cause des cours particuliers et s’est même excusé auprès de son second employeur, un privé. Sa femme qui travaille dans une banque a demandé de sortir une heure à l’avance pour être plus tôt à la maison et préparer le déjeuner. « C’est insupportable, je suis devenu comme un automate tellement je suis bouffé par le temps. Une fois ma rude journée de travail terminée, je rentre à la maison et ne veut plus bouger », poursuit-il. En fait, Karim se lève chaque jour à six heures du matin, accompagne ses enfants à l’école et sa femme à son travail avant de rejoindre son boulot dans une institution gouvernementale, et le second dès qu’il a terminé le premier. Une fois à la maison, il a fallu négocier avec ses deux garçons pour les persuader de l’accompagner à cette visite. « Mes deux enfants sont de plus en plus isolés. Ils ont perdu tout intérêt pour les rassemblements familiaux et les voyages en famille à cause de l’Internet qui les fascine. Ils sont prêts à tout sacrifier pour rester collés à l’écran qui les lie à leurs amis pour faire du chating », explique ce père de famille embarrassé de voir ses enfants jouir de cette vie alternative.

Le temps passe, il somme ses enfants de s’habiller et consulte sa femme, car il n’est pas question de rendre visite à un membre de la famille les mains vides.

« Tous les mois, j’ai du mal à joindre les deux bouts. Si je devais rendre toutes les visites de courtoisie, je ne m’en sortirais jamais. J’ai restreint mes déplacements. Je me contente d’envoyer des messages de vœux les jours de fête à mes amis, et d’appeler mes proches par téléphone. Mais dans d’autres circonstances, naissance, mariage ou décès, il faut faire acte de présence, même si je dois reporter cette visite à plus tard ».

L’engrenage au quotidien

En effet, Karim n’est pas le seul à restreindre les visites, qui ont toujours fait la particularité de l’Egyptien. Par devoir ou par courtoisie, ces visites ont toujours lié familles et amis. Des visites qui dépassent même le cercle familial, s’étendant aux voisins. Autrefois, les gens laissaient les portes grandes ouvertes face aux voisins, alors qu’aujourd’hui, ceux d’un même palier ne se connaissent pas. « Les conditions financières difficiles, le stress, le rythme de vie accéléré ont fait que chacun reste enfermé dans son petit univers. Et même si les membres d’une famille vivent sous un même toit, ils se croisent par hasard tant ils sont pris par la vie », explique le sociologue Galal Amin, tout en précisant que la nouvelle technologie a contribué à ce changement. Autrefois, le téléphone n’existait pas et les gens adoraient se rendre visite. Aujourd’hui, il suffit d’envoyer un message sur le portable pour féliciter quelqu’un, présenter ses condoléances ou fixer un rendez-vous qui peut être reporté à plusieurs reprises par manque de temps.

Si les visites se font de plus en plus rares, elles ont enrayé quelques traditions. Jadis, les mariages se concluaient lors d’une rencontre familiale. « Le rythme de vie et la société de consommation dans laquelle on vit ont chamboulé toutes les habitudes. Le père est bouffé par le travail, la mère doit emmener ses enfants à l’école, aux cours particuliers, au club et aux anniversaires. Et s’il reste un peu de temps libre, les parents le consacrent à la télévision, car l’envie de sortir en famille ou de rendre visite à quelqu’un n’y est plus », explique Galal Amin.

Cependant, selon une étude effectuée par l’économiste Mohsen Al-Khodeiri, les Egyptiens dépensent annuellement 35 milliards de L.E. en cadeaux pour de la complaisance. L’écrivain et le scénariste Bilal Fadl pense que rien n’a changé dans le mode de vie des classes huppées. Ni la crise économique, ni l’expansion de la technologie ne les ont perturbées. Les rencontres se font dans les clubs ou les restaurants et ils s’échangent des nouvelles, des cadeaux, question d’intérêts. La classe défavorisée ne se formalise pas, qu’elle ait les moyens ou pas, (al-gouda bil mawgouda) les visites doivent se faire. Il suffit de prendre un kilo d’oranges ou de bananes pour accomplir ce devoir social. Quant à la classe moyenne, c’est celle qui souffre le plus, étant donné qu’elle attache beaucoup d’importance aux apparences. Autrement dit, celui qui a ramené un gâteau ou du chocolat d’une grande pâtisserie doit rendre en apportant la même chose et d’une pâtisserie bien connue. Fadl raconte l’histoire de deux sœurs issues d’une classe moyenne qui se sont disputées. La raison : la fille de l’une d’elles a réussi au bac et sa tante ne lui a même pas apporté une bouteille de Pepsi, alors que la mère de la bachelière avait porté un grand cadeau à sa nièce lorsqu’elle avait réussi.

La province tient le coup

Dans les provinces, la tradition des visites survit toujours au point que les portes des maisons dans les villages restent ouvertes. Ces gens se rencontrent non seulement les jours de fête, mais aussi à n’importe quelle occasion, particulièrement le vendredi où les familles se réunissent pour déjeuner ensemble.

Comme le cas de Mohamad, natif de Hawamdiya à Guiza et qui ne rate aucun vendredi pour rendre visite à sa mère qui tient à préparer un copieux repas pour réunir ses six enfants et ses neuf petits-enfants. « Cette visite a une grande importance pour moi, même si parfois je dois la raccourcir. Cette tradition est ancrée en nous, elle permet de nouer davantage nos liens familiaux. Une occasion pour échanger nos nouvelles, car on n’a plus le temps de le faire aussi souvent », dit Mohamad.

Ce dernier confie qu’il n’aimerait pas suivre l’exemple de la femme de son ami, Nadia, qui habite la capitale. Cette dernière a annulé toute visite familiale ou de courtoisie pendant l’année scolaire. Elle a transformé sa maison en caserne car ses deux enfants se préparent au bac, l’un en deuxième année secondaire et l’autre en troisième année. « Ma priorité, c’est l’éducation de mes enfants. Je ne reçois ni rend visite à personne durant l’année scolaire. Je sais que cela fait des gorges chaudes, mais l’intérêt de mes enfants passe avant tout », dit-elle sans remords. Nadia confie que c’est seulement penndant la période de Ramadan qu’elle peut recevoir, car c’est la coutume. D’autres, comme Samira, une traductrice, préfèrent communiquer avec leurs proches et amies à travers le Skype. Une occasion de les voir sans se déplacer et avoir de leurs nouvelles. « Je suis de nature peu sociable. Ma façon de communiquer ou de rendre visite se fait à travers le réseau virtuel. J’apprends comme ça tous les détails de la vie quotidienne de mes amies. C’est un réseau de connexions et de relations qui permet une diffusion efficace d’informations et de photos. Les connexions apparaissent immédiatement online », lance-t-elle naturellement.

Enfin, Karim arrive à destination. Et même s’il a pris toutes les dispositions nécessaires, lui et sa famille n’ont pas échappé aux nombreux embouteillages, ce qui les a retardés d’au moins deux heures. Très gêné, il ne sait comment s’excuser. Le temps de s’échanger quelques nouvelles, et voilà que les portables sonnent. Les uns se retirent dans un coin, pour répondre, d’autres envoient en retour des messages. A un moment donné, sa cousine et son mari se sont retrouvés seuls au salon. « Il aurait mieux valu rester chez eux que de m’avoir dérangée pour rien », s’est dit la cousine, déçue par cette visite.

Chahinaz Gheith

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