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A l’occasion de l’anniversaire de la mort de l’écrivain jordanien Ghaleb Halsa (1932-1989), longtemps exilé en Egypte, nous publions une séquence tirée de son roman Salassat wogouh min Baghdad (Trois visages de Bagdad) qui relate un Bagdad vu sous un angle égyptien.
Trois visages de Bagdad

A cet instant, pendant qu’il attendait que le vendeur de grillades finisse par lui préparer le sandwich qu’il avait commandé, il entendit prononcer les mots « salon de coiffure ». C’était dit avec le dialecte égyptien. Cela n’avait pas été dit dans le fil de la discussion. C’était comme si cela avait été dit à son intention. Il y avait trois jeunes hommes, assis sur l’une des banquettes en bois installées devant le café. Ils se taisaient et leurs yeux se détournèrent de lui quand il s’était soudainement tourné vers eux. Il sentit qu’il était l’objet de la discussion. « Salon de coiffure », pensa Ghaleb : cela n’avait aucun sens. Un des trois jeunes gens lui jeta un regard, et leurs yeux se croisèrent. Le jeune homme se détourna puis se leva et entra dans le café. Ghaleb entendit la voix du marchand de grillades. Il se tourna vers lui et le vit qui lui tendait le sandwich qu’il avait commandé. Il le prit et, après avoir payé ce qu’il devait, il se dirigea vers une des banquettes libres pour s’asseoir. S’adressant à un homme qu’il prit par erreur pour un garçon de café — comme il allait s’en rendre compte un peu plus tard —, il lui dit :

— Un verre d’eau s’il te plaît.

L’homme se tourna vers l’intérieur du café et lança :

— Mahmoud, un verre d’eau pour le monsieur.

Ghaleb dit à l’homme :

— Je suis désolé …

Il ne lui fut pas possible de s’étaler plus en excuses. L’homme, debout à l’entrée du café, nonchalant, semblait plongé dans ses pensées. Ghaleb entendit la voix d’un des jeunes hommes installés sur la banquette voisine et qui s’adressait à lui :

— Combien il t’a pris ?

Surpris, il demanda :

— Qui ?

— Le marchand de grillades.

Ghaleb le regarda. Ce visage appartenait au Vieux-Caire : Al-Darb Al-Ahmar, Al-Ghouriya, Bein Al-Qasrein.

— Quatre cent vingt centimes.

Le jeune homme qui était le plus proche de lui dit :

— L’escroc ...

Puis, il eut un sourire. Son aspect adolescent ne pouvait cacher qu’il avait dépassé la trentaine. Des cheveux crépus, des yeux aigus, des joues creuses, des pommettes saillantes, un nez long — avec des fosses nasales longues et étroites — proéminent comme si c’était un autre visage. Il accrochait un appareil photographique en bandoulière sur une chemise épaisse. Il connaissait ce visage. Il aurait pu le croiser dans l’avenue du 26 Juillet. La tête penchée vers la gauche, l’appareil à hauteur des yeux puis le déclic, suivi d’un :

— Une photo monsieur ?

Puis une question posée par celui qui portait des verres correcteurs :

— Tu es arrivé quand d’Egypte ?

Ghaleb répondit :

— Depuis peu. C’est-à-dire que …

Il ne termina pas sa phrase. Il avait mal à la gorge et avalait avec peine la bouchée de sandwich. Du doigt, il indiqua le bout de la rue, où se trouvait l’hôtel — dans lequel il logeait — hideux avec sa façade rouge, comme du sang coagulé, et sous les balcons duquel avaient été accrochés des tubes de néon rouges. Le serveur avait posé devant lui un plateau avec un verre d’eau et un verre de thé. Il but le verre d’eau d’un seul trait. L’eau avait un drôle de goût. Le nombre de ses interlocuteurs augmenta. Ils posaient des questions auxquelles il ne pouvait guère répondre par plus d’un mot. Et comme il était près de onze heures et qu’on était au mois de novembre, il dit qu’il avait froid. Il n’avait pas vraiment froid, mais c’était la chemise épaisse du photographe qui le lui avait suggéré. Tous entrèrent pour s’installer à l’intérieur du café. C’était comme s’ils entraient dans une salle de réunion après une courte pause durant laquelle les participants auraient pris du café et des rafraîchissements. Une expression de respect se dessina sur les visages, le silence s’établit et les yeux se détournèrent de lui pour se porter sur l’entrée du café ; au fait sur un jeune homme qui se dirigea vers eux, s’arrêta devant Ghaleb et posa devant lui une pièce de monnaie en disant :

— Tiens, ça vient du marchand de grillades.

Puis, se tournant vers les autres :

— Un escroc. Je lui ai dit : « Donne les cinquante centimes ». Il n’a pas pipé mot. Puis, s’adressant à Ghaleb :

— Comment va l’Egypte ?

La question lui était adressée.

L’image du Caire, qu’il avait en mémoire à cet instant, c’était l’aspect de la ville en fin d’après-midi, telle qu’elle apparaissait vue d’avion. La ville avait un aspect jaune ocre, une ville de pierres sans arbres ni êtres humains. Pour lui, c’était le souvenir d’un village qui lui revenait en mémoire. Un sentiment étrange s’était alors emparé de lui : celui de voir Le Caire du Khan Al-Khalili, d’Al-Hussein et d’Al-Azhar sous un tel aspect. Ce fut un moment de nostalgie, qui s’était plantée dans son cœur tel un poignard. L’espace d’un instant, Ghaleb crut qu’il lui était demandé de décrire cette vision de la ville ainsi que le sentiment que cela avait éveillé en lui ; cela l’oppressa au point qu’il se sentit étouffé. Mais, écartant le souvenir comme un obstacle, il répondit simplement :

— Bien.

— Il n’y a pas quelque chose qui a changé ?

Il était vraiment exténué et ne pouvait pas se concentrer. Il sentait sa gorge sèche, pendant qu’il se souvenait : le nouveau pont, situé entre celui de Qasr Al-Nil et celui d’Aboul-Ela, la vision du fleuve contournant l’île de Zamalek, les casinos, les palmiers, les amoureux … ça lui faisait saigner le cœur. Il dit :

— Rien n’y a changé.

Un instant de silence. Puis la discussion passa aux choses pratiques. D’abord la question du logement. Il y avait un hôtel dans lequel il devait emménager dès le lendemain.

— Dis-lui que tu viens de la part de Mohamad le photographe.

— Mais accompagne-le, mon vieux.

L’interpellé se tourna vers celui qui lui parlait, poussant un profond soupir, réajusta la lanière de l’appareil photo et dit :

— Ça va.

Puis, esquissant un sourire, il continua en expliquant que le patron de l’hôtel était un homme compréhensif pour ce qui est du loyer — c’est-à-dire qu’il sait être patient — et il ajouta, s’adressant à tous, qu’il y a parmi les Iraqiens de vrais hommes, sur qui on peut compter tout comme il y a parmi eux des … Mais il ne continua pas, se contentant d’un rapide mouvement de la tête, de montrer le vendeur de grillades. La discussion tourna ensuite autour des petites histoires, mais elle fut écourtée pour parer aux questions pratiques qui étaient pressantes. Apparemment, le vendeur de grillades était le méchant de l’histoire. A l’évidence, pensa Ghaleb, ce monsieur avait commis des impairs beaucoup plus impardonnables que le simple fait de lui avoir vendu le sandwich cinquante centimes de plus. Ghaleb remarqua que le vendeur de grillades se rendait compte que des propos peu amènes se disaient à propos de sa personne ; il levait souvent la tête et — oubliant d’embrocher les morceaux de viande — il les fixait d’un regard mauvais puis, baissant la tête, il se remettait à enfiler la viande sur la brochette qu’il tenait encore dans sa main gauche. Ghaleb, en son for intérieur, décida d’avoir une attitude ferme à l’égard de cet homme.

Le garçon de café arriva avec un plateau chargé de verres de thé et le posa devant sur la table à laquelle était attablé le groupe. Il y avait autant de verres qu’il y avait de personnes à cette table. Mohamad le photographe prit un verre et le posa devant Ghaleb qui lui dit :

— Merci, je viens d’en prendre.

Les voix s’élevèrent :

— Bois donc, bonhomme … !

— Il nous arrive parfois de prendre jusqu’à vingt verres de thé par jour … !

La bruyante protestation le fit plier et il prit une première gorgée. Le thé, dans sa bouche, avait un goût indéfinissable et il lui faisait mal en passant par le gosier. Il ouvrit le paquet de cigarettes et découvrit qu’il était vide. Le jeune qui avait récupéré les cinquante centimes du vendeur de grillades, tendit la main dans l’espace entre le banc et le mur et en sortit une cartouche de cigarettes Kent. Il ouvrit la cartouche et en sortit un paquet qu’il tendit à Ghaleb qui ne put refuser. Il sortl’argent et le tendit au jeune homme qui regarda l’argent et dit :

— C’est quoi ça ?

De nouveau, des voix de protestation s’élevèrent :

— Voyons … Ça ne se fait pas … Tu arrives à peine … Et puis nous sommes quand même les enfants du pays.

Pliant de nouveau devant un tel brouhaha, il remit l’argent dans sa poche. A tous les coups c’était la même chose ; ils vociféraient sans lui laisser l’occasion d’expliquer son propos, ni même de prononcer une phrase complète. Ils l’avaient, par exemple, considéré comme un coiffeur, et ils avaient commencé à organiser son séjour sur cette base. Lui, il était sûr qu’il n’avait rien dit qui ait pu leur faire croire qu’il était coiffeur. D’ailleurs, comment aurait-il pu dire quoi que ce soit ?

Le jeune homme qui avait récupéré les cinquante centimes et lui avait offert le paquet de cigarettes — il allait découvrir plus tard qu’il s’appelait Ahmad — dit qu’après avoir réglé la question du logement, il y avait un restaurant égyptien dont le patron était égyptien, où la bouffe était égyptienne, ceux qui y travaillaient étaient également égyptiens et où l’on pouvait manger à l’ardoise. « Nous connaissons bien sûr la situation de nos compatriotes ».

Ghaleb dit :

— Mais ...

Il voulait expliquer qu’il n’était pas coiffeur, mais ils l’interrompirent :

— On comprend bien sûr, on comprend. Le boulot ? C’est une question facile. Prends le temps de te reposer demain ; de te trouver où crécher et après nous te trouverons du boulot. Ils lui brossèrent un tableau rapide et pratique : il commencerait à travailler chez un coiffeur puis, quand il aura accumulé assez d’argent, il pourra ouvrir son propre salon de coiffure .

Traduction de Djamel Si-Larbi
Ghaleb Halsa

Ghaleb Halsa

Ghaleb Halsa est né le 18 décembre 1932 dans un village situé au sud d’Amman, en Jordanie. Il est mort le même jour de l’année 1989, à Damas. Halsa a vécu en exil la majeure partie de sa vie, dans le monde arabe. Il a fait des études de journalisme à l’Université américaine de Beyrouth, et a été emprisonné au Liban, en Jordanie et en Iraq pour ses activités politiques et son appartenance à différents Partis communistes arabes. Il a très longtemps vécu au Caire (de 1953 à 1976, date à laquelle il a été expulsé par le gouvernement égyptien pour son opposition aux accords israélo-égyptiens). La présence de l’Egypte est ainsi centrale dans la plupart de ses romans, dont Al-Khamassine (Les vents du khamsin), 1975, Dar Al-Saqafa al-gadida : Salassat wogouh min Baghdad (Trois visages de Bagdad) ; Al-Riwaïyoune (Les romanciers) ; Al-Souäl (La question), Dar Al-Nadim, à Damas), ainsi que deux recueils de nouvelles. Ghaleb Halsa est le premier à avoir traduit Gaston Bachelard en arabe.

 

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