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La vie mondaine
Dans sa dernière œuvre, l’écrivaine égyptienne Nawal Al-Saadawi accompagne une jeune femme dans le processus d’écriture de son premier roman. Foisonnant d’interrogations sur le rapport à Dieu, cette œuvre a suscité beaucoup de remous. Malgré la levée de boucliers d’Al-Azhar mais aussi de l’Eglise, une version tronquée est aujourd’hui publiée chez Dar Al-Hilal. Les premières pages, que nous traduisons ici, avaient été au centre de la polémique.

Le Roman

La jeune femme avait vingt-trois ans ; de père inconnu, elle était sans famille, sans acte de naissance ni pièce d’identité dûment tamponnée. C’était son premier roman. Elle l’écrivait sans être écrivaine ; elle n’avait pas lu les histoires des prophètes, ni les poètes, ni les écrivains. Elle n’était pas reconnue comme écrivaine. De stature élancée et dotée d’une solide colonne vertébrale à force de marcher pour s’assurer son gagne-pain quotidien, elle avait les traits marqués à force de maigreur, sculptés dans des os aussi durs que de la roche. La période des élections approchait, précédée par les scandales sur les affaires de sexe et la corruption des candidats et des candidates ; scandales dans lesquels les femmes, bien sûr, avaient droit à la plus belle part. C’était une assemblée de vieillards qu’ils appelaient le Sénat, qui rassemblait les sages parmi les vieux hommes et les sages parmi les vieilles femmes. Le héros du roman est membre de l’Assemblée. Il a cinquante-quatre ans et il est le plus jeune sénateur. Il a l’allure d’un sportif ; il joue au golf tous les jours, est bien bronzé et ses yeux sont brillants. Il porte un costume élégant et une cravate aux couleurs vives. Il est rasé de près, sans moustache ni barbe et dégage une odeur d’after-shave à la lavande. Il a les pas larges et rapides et travaille dans un journal important. Il a déjà publié huit romans et est en train d’en écrire un neuvième. Il s’appelle Rostom.

****

Les nuits tièdes éclairées par la lune, Rostom se baladait sur la corniche. Il s’arrêtait devant le kiosque au carrefour, qu’ils appelaient « boutique ». Son propriétaire était un fils de martyr. Il portait une djellaba blanche et avait une longue barbe noire. Dans la vitrine de la « boutique », pendaient des chapelets, des Corans aux couvertures dorées, des encensoirs, des calendriers pour le Ramadan et des voiles pour femmes. Comme d’habitude quand il voyait arriver Rostom, le visage du jeune homme s’éclaira :

— Bonjour, ya bacha !

Le jeune lui tendit le petit bout qui se place dans le narguilé ou sous la langue et le roman enveloppé dans une épaisse couche de papier qui ne laissait pas apparaître le titre, ainsi qu’un calendrier pour le jeûne. Le mois de Ramadan approchait, et avec lui la bataille pour les élections.

— Quelles nouvelles, Mohamad ?

Rostom avait la voix rauque, pleine de cette virilité due à l’épaisse fumée, qui attirait les jeunes filles, les lectrices de ses romans à la mode.

— Le dollar monte, ya bacha et la livre chute.

Rostom lui tendit une enveloppe marron bordée de la tête de l’aigle, fermée avec une bande de scotch. Le jeune s’en saisit de ses deux mains avec le plus grand soin, comme s’il s’agissait d’un oiseau qui craindrait d’étendre ses ailes et de voler. Puis il disparut derrière un renfoncement en bois à l’intérieur de la boutique et en ressortit après quelques minutes, un sac en plastique noir à la main.

— Recompte, ya bacha.

— Compter derrière toi, Mohamad ?

— Combien de calendriers voulez-vous, ya bacha ?

— C’est selon le nombre d’électeurs. Deux mille, trois mille, quatre mille.

— Les gens sont tous avec toi et Dieu aussi.

— Dieu est au-dessus de tous.

****

La nuit, avant de dormir, Rostom retira l’épaisse couche de papier qui recouvrait le roman, comme s’il déshabillait une femme. Il aimait lire en fumant et en buvant. Son désir pour les interdits se réveillait, comme tous et toutes les autres. L’interdit rendait les choses plus désirables, comme ils disaient. Sur la couverture, il y avait une photo de la jeune auteure, une petite photo carrée. Son regard s’arrêta sur les traits de son visage, ces traits de pierre ; les yeux étaient fixés sur les siens, pénétrants et coupants comme la lame d’un couteau. Vingt-trois ans. Elle était plus jeune que lui de 31 ans. Elle était née au printemps 1981, l’année où était paru son huitième roman, celui pour lequel il avait obtenu le premier prix que le président lui-même lui avait remis lors d’une grande cérémonie, cinq mois avant son assassinat. L’image de la jeune fille lui apparut en rêve.

****

Première partie

La jeune fille s’enfuit dans un endroit lointain pour écrire le roman. Elle n’emmena avec elle qu’un sac avec ses vêtements, ses papiers et le fœtus qu’elle portait dans ses entrailles. Elle partit pour une plage lointaine pour s’approcher le plus possible de la mer ouverte. Elle fuyait l’obscurité des murs, la décision d’arrestation et la peine de mort. Elle voulait donner la vie à son enfant, le fruit de l’amour sacré, semence divine dans l’utérus de la vierge. La nuit, quand le vent se calmait et que les eaux de la mer s’endormaient, l’enfant pas encore née s’étendait dans ses profondeurs. Elle ne savait pas d’où elle venait, comme son premier roman, dont elle ne savait pas encore le titre. Les gens vivaient dans la terreur ; c’était l’inconnu qui les terrorisait le plus, et les choses sans noms. Car même le diable, ils connaissaient son nom : Iblis. La jeune fille appuya sur l’interrupteur à côté de son lit, repartit avec sa mémoire vers sa ville. Elle avait traversé la mer du sud vers le nord pour s’en éloigner. La vision nécessitait une distance plus grande, loin du tumulte et des voix qui criaient, loin de la poussière des impasses et de la canicule de l’été. Elle dégrafa les voiles enroulés autour de sa tête, contempla son visage découvert sous la lumière du soleil. Son corps nageait dans la mer comme un poisson argenté. Ses yeux étaient ouverts sur un horizon sans plafond. Elle gardait dans les oreilles un bourdonnement qui lui rappelait les mouches d’Al-Sayeda Zeinab ou les sonneries du vieux réveil à côté de son matelas, ainsi que les prières des mendiants et des mendiantes qui, devant la porte de la mosquée, demandaient justice et miséricorde au ciel. En vain. Le ciel restait étendu au-dessus de leurs têtes, muré dans son silence éternel, sauf à quelques rares moments en hiver lorsqu’il tonnait et que tombait une légère pluie chuintante, qui ne tardait d’ailleurs pas à s’assécher. Ils étaient installés dans le petit café tout près de la place Tahrir, à siroter du vin. Après le premier verre, elle était toujours prise d’un plaisir triste. Samih était assis à côté d’elle dans un costume gris sans cravate ; il avait le visage pâle et maigre, les yeux verts. Devant elle, Carmen, dans un habit coloré ; elle avait d’épais cheveux marron qui frémissaient à chaque hochement de tête et chaque éclat de rire. A côté d’elle, Rostom et son visage bronzé dans un costume couleur ciel, une cravate rouge marquée de cercles bleus. Il avait les yeux évasifs. Il remplissait les verres vides, lui tendait le sien ; leurs regards se rencontrèrent, brièvement, puis il redevint pensif. Ses yeux à elle restaient fixés dans les siens même s’ils étaient absents, fixes, pénétrants et coupants comme la lame d’un couteau. Deux grandes prunelles dont le bleu était aussi noir que les profondeurs de l’océan, là où se fondaient les couleurs, et lui donnaient une attirance particulière, quelque chose de plus fort que le sexe. La nuit, la ville du Caire se conjuguait au féminin. Dans la journée, sa raison apparente croyait à l’équivalent masculin. Dans sa raison profonde, elle vivait au féminin. Elle parcourait les rues de la ville à pied ou dans la Mercedes de la même couleur que le costume, que conduisait Rostom. C’était la première fois qu’il l’invitait seule. Carmen était à New York ; elle participait à une conférence sur le roman « post moderne » et Samih était à Assiout où il donnait un cours à l’université sur la « biologie de la culture ». Rue des Pyramides, son regard s’arrêta aux sommets des pyramides. Elle apercevait le visage de Rostom de côté ; son nez élevé dans lequel il y avade l’orgueil ; ses grosses lèvres qui ressemblaient à des lèvres africaines, ses grandes mains recouvertes de poils blondis par le soleil qui se déplaçaient sur le volant fermement et avec confiance. C’était la première fois qu’il l’invitait seule. Ils avaient pris l’habitude d’être ensemble, à quatre. Quelque chose se passait entre eux, un vague courant de sentiments inquiétants .

Traduction de Dina Heshmat

Nawal Al-Saadawi

Née à Kafr Talha dans le Delta, en 1931, elle a obtenu son diplôme de la faculté de médecine de l’Université du Caire, en 1954. Elle est connue comme briseuse de tabous, en tant que féministe qui lance toujours des batailles, et en tant qu’écrivaine qui ose toucher à l’intimité de la femme arabe. Elle écrit sa première nouvelle en 1959, dans la revue hebdomadaire Sabah Al-Kheir, intitulée Nessiane (Oubli). En 1971, elle devient membre de la Fédération internationale des écrivains. En 1972, elle publie son livre choc Al-Maraa wal guens (Femme et sexe). Elle écrit son autobiographie en 1998 : Awraqi ... hayati (Mes papiers ... ma vie). Récemment, elle a été au centre de plusieurs polémiques, d’abord en 2001, lorsqu’elle a dû faire face à un procès intenté par un avocat islamiste, l’accusant d’apostasie et cherchant à la forcer de divorcer de son mari, l’écrivain Chérif Hétata. En 2004, après la réédition de son roman Souqout al-imam (La Chute de l’imam), elle a décidé de déposer sa candidature pour les élections présidentielles de 2005. Sa dernière œuvre, Al-Riwaya (Le Roman), vient de paraître aux éditions Dar Al-Hilal.

 

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